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Journée d’étude transversale interne à Triangle : « L’autorité des savoirs en temps de crise »

17 juin : 09h00 - 17h00, domaine St Joseph à Ste Foy lès Lyon

Présentation

Depuis le début de la crise sanitaire globale liée à la pandémie de Covid-19, la question de la production des savoirs scientifiques – en l’occurrence ici dans le domaine médical – et de leurs modes de légitimation traverse de façon forte les débats publics. Cette question n’est certes pas nouvelle : les travaux en sciences sociales se sont beaucoup développés ces dernières décennies sur la mobilisation des savoirs par les décideurs publics, sur la fabrique et les usages de l’expertise scientifique, sur la circulation et la réception de celle-ci [1]. Cependant, la crise sanitaire semble poser à nouveaux frais une série d’enjeux relatifs aux liens entre pouvoir et expertise, c’est-à-dire sur la façon dont des connaissances scientifiques sont intégrées dans un processus décisionnel, sur les cadres institutionnels de production de cette expertise – à l’image du Conseil scientifique Covid-19 – et l’autonomie dont ces derniers disposent réellement ou encore sur la place donnée dans le champ médiatique aux controverses scientifiques. Les questions sont nombreuses et renvoient également aux modalités de réception et d’appropriation au sein de la population des connaissances scientifiques censées informer sur les risques encourus et éclairer les décisions publiques [2].

Afin de réfléchir à ces enjeux, mais sans nous focaliser pour autant sur la seule crise sanitaire actuelle, il a paru stimulant de proposer aux membres de Triangle de croiser leurs analyses sur la question plus large de « l’autorité des savoirs en temps de crise ». L’hypothèse sous-jacente ici, à discuter, est que les périodes de crise seraient propices à la valorisation ou, inversement, à la dévalorisation de certains types de savoirs, à leurs usages renforcés par les autorités publiques, voire au déploiement d’interrogations sur les processus de production des connaissances scientifiques (avec le rôle des acteurs publics et privés, la concentration des financements, etc.), sur la transparence qui accompagne ceux-ci, mais aussi sur leur temporalité spécifique, bien différente de la temporalité propre aux acteurs politiques.

Il s’agira bien sûr de se pencher sur la spécificité de la crise sanitaire actuelle en essayant de voir comment celle-ci bouscule éventuellement les connaissances établies sur les acteurs, les normes et les usages de l’expertise. Mais, par-delà l’actualité immédiate, l’idée serait de questionner ce que des contextes de crise – crise sanitaire, crise économique, environnementale, politique… – font aux processus de légitimation des connaissances dans différents domaines et par différents acteurs. Une telle interrogation implique de discuter de la façon dont on appréhende et définit des crises [3], mais aussi de déconstruire la notion d’autorité et de la contextualiser. Peut-on par exemple parler d’une situation de crise de l’institution universitaire aujourd’hui alors même qu’une entreprise de disqualification des savoirs produits par les sciences sociales est menée depuis la sphère gouvernementale (on pense ici aux polémiques sur « l’islamo-gauchisme » et sur les « théories du genre » ) ? La thématique de la journée d’étude invite aussi à revenir, de façon plus classique, sur ce que l’on entend par « savoirs scientifiques », sur les frontières poreuses entre ces derniers et l’expertise (des savoirs mobilisés pour la décision ?), sur les diverses formes de contestation des savoirs établis, dominants et les modalités d’affirmation d’autres types de savoirs (savoirs profanes en particulier).

Plusieurs axes pourront ainsi être explorés à partir de

  • Production de savoirs en temps de crise

Peut-on considérer que chaque crise s’accompagne de la production de savoirs nouveaux et de la disqualification d’autres types de connaissances ? Il s’agira d’examiner l’importance de ces contextes de crise dans la production de savoirs relatifs à l’analyse économique, la sociologie, l’histoire, la science politique et la philosophie. Il s’agira également de se demander si certains types de crises (économique, environnementale, politique, sanitaire…) sont particulièrement producteurs de remise en cause des savoirs existants.

Dans le domaine de l’analyse économique, il est ainsi habituel de se référer à des contextes de crise pour expliquer la production d’idées nouvelles, de théories ou encore de modèles économiques. Qu’en est-il par exemple du contexte actuel ou de celui des années 1930 ? A quel point les idées et pratiques de l’économiste en temps normal sont-elles héritières de ces périodes de crise ? On pourra prolonger ce questionnement en se demandant, comment, en faisant leur propre histoire, les disciplines identifient des moments de « crise épistémologique » (en lien ou non avec des crises « sociétales ») ?

Dans le domaine sanitaire, la crise actuelle a donné lieu à de multiples polémiques. De manière plus générale, dans quelle mesure les crises nous invitent-elles à nous interroger sur les notions de « données probantes » en santé publique et de manière plus générale encore sur le statut épistémique des vérités dans les différents champs qui structurent nos activités au sein Triangle ?

On pourrait également relativiser l’idée d’une remise en cause de savoirs établis, « dominants », à partir d’une lecture qui interroge les logiques Nord/Sud dans la production scientifique. Vu des « sémi-périphéries » ou des « périphéries » -des aires régionales considérées comme telles depuis les centres académiques du « Nord » –, les crises et les savoirs mis en cause sont-ils les mêmes ? Voit-on apparaître des continuités et des discontinuités différentes ?

  • Usages, transmission et circulation des savoirs en temps de crise

La manière dont les individus, les collectifs et les décideurs publics s’emparent de différents types de savoirs et les mobilisent dans leurs discours et leur pratiques évoluent dans des contextes de crise. Dans quelle mesure l’appropriation de ces savoirs implique-elle, à des degrés divers, leur retraduction et leur redéfinition ? A quel point les crises conduisent-elles à un processus de recombinaison et d’hybridation des savoirs (savoirs d’expérience, de scientifiques, d’experts, de militants ...) ? Quels sont là encore les types de crise qui amplifient l’enrôlement des savoirs dans les luttes politiques ? Dans quelles conditions les crises favorisent-elles le développement de pratiques politiques permettant à chacun de se familiariser avec les outils, les notions et les enjeux qui président aux choix qui incombent à la puissance publique ? Plus généralement, dans quelle mesure la diffusion massive des connaissances scientifiques auprès de la dite « société´ civile » remet-elle en cause les rapports entre science et politique ?

Ces questionnements pourraient être prolongés par une réflexion plus méthodologique sur la façon dont les membres de la communauté scientifique produisent empiriquement des savoirs en temps de crise, sur la façon dont le contexte peut engendre des obstacles pour leur accès aux données, mais aussi sur les limites qu’elles et ils peuvent éventuellement intérioriser. Dans ce même ordre idée, on se demandera ce que les crises peuvent bousculer dans le rapport que les chercheur.es entretiennent à leur propre objet, à leurs méthodes, et dans les représentations qui sont les leurs des finalités de la science.

L’objet de cette journée d’étude est tout d’abord de s’appuyer sur les connaissances produites par différents membres du laboratoire sur la production et l’usage des savoirs scientifiques et leurs liens avec différents domaines de l’action publique et les contextes de crise. L’idée est que les contributions relèvent de différentes disciplines pour favoriser un échange pluridisciplinaire fécond autour de la thématique retenue. Des travaux anciens pourraient être revisités, comme des recherches plus récentes ou en cours de réalisation. Ces confrontations transversales seront l’occasion, nous l’espérons, de dégager et d’affiner des concepts susceptibles d’être transposés d’une discipline à l’autre, sans toutefois minimiser les difficultés que de telles transpositions peuvent poser. Il va sans dire que l’objectif de cette journée est aussi de prendre la mesure de la multiplicité et de la spécificité des cadres théoriques mobilisés au sein de Triangle.

Les propositions collectives ou individuelles de tous les membres du laboratoire sont les bienvenues, doctorant.es, jeunes docteur.resses, titulaires.

Télécharger l’appel à proposition

Informations pratiques

Les papiers, d’une longueur maximale de 30 000 signes, circuleront sous format PDF un mois avant la tenue de la journée d’étude, et feront l’objet d’une brève synthèse le jour J (8 mn), afin de laisser place à la discussion. Chaque communication sera discutée par au moins une personne du laboratoire. Nous nous réunirons dans un lieu hors des murs du laboratoire (domaine St Joseph à Ste Foy lès Lyon), les 17 et (peut-être) 18 juin, à l’extérieur de Lyon. Une nuit sur place sera proposée à celles et ceux qui le jugeraient nécessaire.

Les propositions (d’une dizaine de lignes à une page) sont à envoyer avant le 28 février à l’adresse suivante : jetriangle2022@gmail.com avec copie à direction.triangle@ens-lyon.fr

Comité d’organisation

Michaël Assous, Julien Barrier, François Buton, Sophie Béroud, Ivan Bruneau, Stéphane Cadiou, Jérôme Michalon, Laurence Roulleau-Berger, Stéphanie Roza et Anne Verjus.

Notes

[1Claude Gilbert, Emmanuel Henry, Jean-Noël Jouzel, "Introduction. L’expertise sous le regard des sciences sociales", in Emmanuel Henry, Claude Gilbert, Jean-Noël Jouzel, Pascal Marichalar (dir.), Dictionnaire critique de l’expertise, Presses de Sciences Po, Paris, 2015, p.13-24.

[3On renvoie bien sûr ici aux apports, en sociologie politique, de l’œuvre de Michel Dobry : Myriam Aït-Aoudia, Antoine Roger, dir, La logique du désordre. Relire la sociologie de Michel Dobry, Presses de Science-Po, 2015 ; Brigitte Gaïti, Johanna Siméant Gemenos, dir, La consistance des crises. Autour de Michel Dobry, PUR, 2018

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