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Colloque international « Aux marges de la négociation diplomatique : acteurs, espaces, circulations (XIIIe - XXe siècles) »

23 juin : 09h15 - 24 juin : 16h00, à l’ENS de Lyon, site Descartes, amphi Descartes et à l’IUT, Université Jean Moulin Lyon 3, amphithéâtre 101

Présentation

La diplomatie a longtemps été l’univers consacré des ambassadeurs et des délégations dûment accréditées pour conclure des traités de paix au nom de leur royal mandataire. Depuis une trentaine d’années, l’étude des « relations internationales » (c’est-à-dire, au moins pour les périodes médiévales et modernes, toutes les relations entre pouvoirs politiques, autant intérieures qu’extérieures) s’est départie de la seule « geste des rois » (Carlo Ginzburg) pour porter un regard neuf sur les pratiques diplomatiques, sur la longue genèse des écrits de la représentation et de la négociation, ou encore sur le poids des régimes politiques sur l’action diplomatique. Elle a aussi rejoint le champ d’une nouvelle histoire du politique, intégrant aux pratiques dites diplomatiques les aspects juridiques, rituels, liturgiques et plus largement culturels des échanges. Cette histoire renouvelée de la diplomatie fait la part belle aux trajectoires des représentants en mission, à la singularité du contact avec les puissances étrangères et à un « effet retour » de la projection internationale sur la construction étatique. Les études sociohistoriques sur les diplomates et leurs pratiques se sont multipliées, toutes périodes confondues. Pour ne prendre que quelques exemples, on pense ici à la composition des délégations médiévales, scrutée par Pierre Chaplais, Donald Queller ou Anne-Brigitte Spitzbarth, aux travaux de Lucien Bély sur les congrès internationaux de 1713-1714 ou encore à l’univers des diplomates français durant la Troisième République, dépeint par Isabelle Dasque. L’étude des relations internationales, qui n’a de cesse que de tenir compte de figures supplémentaires, s’oriente peu à peu vers l’arrière-cour des négociations, envisageant l’agentivité d’autres acteurs. Il y a par exemple ceux qui échappent aux logiques les plus visibles du droit international – à l’instar de ces acteurs qui ne bénéficient pas du statut d’ambassadeur (agents, secrétaires, consuls) – ou ceux qui se soustraient à la logique mandatés mandataires, comme les religieux, les intellectuels ou encore les espions. L’approche ‘interactionniste’, développée par Christian Windler dans son étude des consulats barbaresques du XVIIIe siècle, renforce ce nouveau centre d’intérêt en mettant au premier plan les interactions entre tous les acteurs de la scène diplomatique, plutôt que les seuls discours ou accords produits.

Le présent colloque propose de prolonger ces avancées en s’intéressant aux interactions entre les acteurs officiels et marginaux des systèmes diplomatiques, dans le but de dépasser la traditionnelle opposition entre pratiques officielles et pratiques officieuses, du XIIIe au XXe siècle. Le choix de la longue durée pour l’étude de l’interaction entre centre et marges en diplomatie pourra faire dialoguer les problématiques et les approches spécifiques aux différentes périodes. La notion de marge est entendue dans toute sa polysémie, recoupant un état spatial, un état politique et un état social. Au sens littéral, elle désigne un espace placé au bord, en dehors, et pose donc l’existence d’un centre. En l’espèce, ces marges semblent renvoyer à des pratiques officieuses et secrètes. Néanmoins, elles peuvent aussi plus simplement renvoyer à des interactions hors du feu des projecteurs, sans que celles-ci ne soient reléguées à un état de moindre importance politique. Dans l’étude du monde de la diplomatie, la distinction entre centre et marges peut être subtile : où s’arrête le centre, et où commencent les marges des négociations ? Si l’officialité d’un ambassadeur dépend de son accréditation écrite et de son rôle public, l’importance à accorder aux acteurs diplomatiques non mandatés par l’écrit se pose. De même, l’identification de pratiques codifiées dans un cérémonial diplomatique renvoie à l’existence de pratiques officieuses, et à la délicate détermination de leur validation dans une transaction diplomatique. Pour dépasser cette dichotomie parfois stérile, on peut alors faire appel à la notion d’agentivité (ou agency) des agents diplomatiques, c’est-à-dire à leur « marge de manœuvre » dans le champ des négociations. L’agentivité désigne la capacité des individus à agir sur leur environnement, à le maîtriser et le transformer par la pensée et/ou l’action. Appliquée à l’ensemble des acteurs intervenant dans les échanges diplomatiques, elle vise à dépasser une lecture du fait diplomatique organisée autour de la figure de l’ambassadeur accrédité. Il ne s’agira donc pas d’ignorer ce dernier, mais de l’inclure dans un environnement social et géographique large, d’identifier d’éventuels réseaux d’influence, et de relever ses interactions avec les autres acteurs des négociations.

Le premier axe suggéré est celui de la composition des ambassades et des interactions entre les acteurs diplomatiques. Outil de représentation d’un pouvoir, la suite est un élément clef de la réussite du diplomate. Elle l’assiste au quotidien et forme des « réseaux invisibles » (G. Hanotin). Certaines figures de ces suites sont essentielles au déroulé des missions, comme le clerc puis le secrétaire d’ambassade, les proches du roi ou de l’ambassadeur, artistes, lettrés, savants et techniciens. Les acteurs de ces sociabilités diplomatiques sont de mieux en mieux identifiés, mais il reste à réfléchir à leur contribution effective au travail diplomatique et donc à mieux comprendre les interactions entre les acteurs au centre, et ce personnel en « seconde ligne » des négociations. Ces interactions appellent à interroger de potentiels effets de sources dans la visibilité des agents diplomatiques. Ainsi, les intervenants porteront une attention particulière aux acteurs des relations internationales ne disposant pas de statut diplomatique clair, ainsi qu’aux activités ne relevant à première vue pas de pratiques diplomatiques habituellement identifiées comme telles. Dans la même perspective on envisagera aussi les lieux dans lesquels se déroulent les interactions diplomatiques, depuis la salle d’audience officielle jusqu’aux lieux les moins attendus (espaces employés par les serviteurs et domestiques, salles de spectacle, auberges et autres lieux de divertissement) en passant par des lieux intermédiaires (lieux de résidence des agents, églises, universités...). On pensera aussi à questionner les causes (origines sociales, formation, ou manque de formation) et les conséquences (exercice des fonctions et compétences, rémunération, carrières) de la diversité des acteurs de la diplomatie, ainsi que les mots employés pour qualifier cette pluralité.

On s’intéressera également aux réseaux d’intérêts, d’amitié ou d’influence, pour chercher à comprendre leur rôle dans l’évolution d’une négociation. Dans la droite ligne des travaux de Wolfgang Reinhard sur la Mikropolitik, ces réseaux peuvent préexister à une mission comme se former à l’occasion de rencontres diplomatiques. Ils reposent sur des appartenances aux mêmes cercles de parenté ou d’amitié, sur des intérêts partagés ou encore sur des affinités individuelles. Ils renvoient encore une fois à la complexité de l’échange diplomatique et à la nécessité d’interroger le rôle de ces groupements d’intérêts externes à la transaction diplomatique dans la négociation du rapport de force. Quelles sont les conséquences sur les relations internationales des ententes communes entre représentants de nationalités différentes (religieuses, culturelles, scientifiques), et comment se matérialisent-elles sur le terrain ? Quel impact cet horizon commun a-t-il sur les négociations ? Surtout, quelle est la marge de manoeuvre de la puissance mandataire par rapport à ces réseaux ? Sont-ils manipulables, insérables dans une stratégie politique, ou bien agissent-ils de leur propre mouvement, d’où le besoin de les canaliser ?

Les marges des négociations invitent enfin à replacer les jalons classiques de la vie diplomatique – audience, entretiens –, dans un ensemble de pratiques diplomatiques plus large, en prêtant une attention particulière à leur transcription documentaire. Les mots employés pour dire ces marges, mais aussi la langue utilisée par les agents lorsqu’ils s’y trouvent et en usent, sont l’un des points à creuser. La question documentaire appelle aussi à interroger la place de ces marges des négociations dans les appareils d’État et les institutions. Enfin, ces marges sont marquées par un personnel beaucoup moins officiel que celui mobilisé pour la conclusion d’un traité. Elles se prêtent donc bien au développement de pratiques alternatives, qui échappent aux normes de la tractation officielle. C’est ici que l’on peut envisager le déplacement du rapport de force diplomatique dans des sphères « autres » : culturelles, religieuses, ou encore économiques. Les vecteurs privilégiés de ce soft power sont les manifestations religieuses et culturelles, les réseaux universitaires, les rencontres scientifiques, ainsi que tout ce qui a trait à la circulation des idées et aux échanges de savoirs. Des contributions touchant à la participation des diplomates à la vie curiale et sociale, culturelle, scientifique ou encore religieuse du pays hôte seraient bienvenues. La prise en compte de ces pratiques alternatives devrait aussi rejaillir sur le plan documentaire : qu’occulte-t-on à l’écrit des objectifs d’une ambassade ? Qui choisit-on de représenter sur des clichés d’ambassadeurs, et à quel plan ? Les marges des pratiques sont aussi littéralement des notes autorisant, ordonnant et rapportant une mission au détour des écritures officielles. Aux marges des sources se dessinent la mise en scène du contact diplomatique, la manipulation de l’image, et l’agentivité des parties impliquées dans l’échange.

Axes du colloque

  • Les acteurs des marges
    • Les suites des ambassadeurs et leur action politique
    • Domestiques et domesticité au cours des missions diplomatiques
    • Les relations entre agents et espions
  • Pratiques en marge
    • Vie sociale quotidienne des agents diplomatiques
    • Rituels, liturgie et négociations
    • Manifestations culturelles et négociations
    • Circulation des idées et des personnes au service d’une diplomatie parallèle
  • Marges et représentation
    • Le silence des archives et pratiques documentaires alternatives
    • Les marges de l’action diplomatique dans le discours et la langue diplomatiques
    • Les marges diplomatiques dans les oeuvres littéraires et artistiques

Programme

JEUDI 23 JUIN 2022
Amphithéâtre Descartes – École normale supérieure de Lyon


9h15
Accueil

9h45
Introduction
Amicie Pélissié du Rausas (Université La Rochelle), Damien Fontvieille (Sorbonne Université)

10h
Conférence plénière
Pluralité d’acteurs et d’agents dans la diplomatie tardo-médiévale et moderne
Dante Fedele (CNRS)

11h
Acteurs (1) : négocier à la marge
Présidence de séance : Jean-Louis Fournel (Université Paris 8)

  • Un diplomate sous Saint Louis ? Pierre le Chambellan (v. 1210-1271)
    Xavier Hélary (Université Lyon 3)
  • Ambasciatori, esploratori e spie : pluralità di soggetti e diversità di interazioni nell’attività informativa e diplomatica di un comune italiano tardomedievale (Firenze, XIV secolo)
    Edward Loss (I Tatti Harvard)
  • Observer sans pouvoir négocier ?
    Les diplomates de la maison de Savoie en marge des congrès européens (XVIIe siècle)
    Alexandre Ruelle (Cergy Paris Université)

12h30
Déjeuner

14h30
Acteurs (2) : femmes d’ambassadeurs
Présidence de séance : Serena Ferrente (University of Amsterdam)

  • Justine de Bressac, l’ambassadrice de Christine de France
    Élodie Conti (Université Lyon 3)
  • Gabrielle Bompart, ambassadrice française en Russie
    Corentin Morisot (École nationale des Chartes)

15h15
Acteurs (3) : le rôle des intellectuels
Présidence de séance : Isabelle Dasque (Sorbonne Université)

  • Maret et Pellenc dans les négociations du traité de Schönbrunn (1809) :
    retrouvailles et entraide de deux anciens publicistes de la Révolution
    Baptiste Vinot (Sorbonne Université)
  • La conférence académique à l’étranger comme instrument de la diplomatie fasciste italienne (1922-1943)
    Claire Lorenzelli (École normale supérieure de Lyon)
  • Intellettuali funzionari o intellettuali militanti ? Gli agenti della diplomazia culturale italiana durante il fascismo
    Simone Muraca (Università di Padova)

16h45
Pause

17h
Sources : les marges documentaires
Présidence de séance : Isabella Lazzarini (Università del Molise)

  • La diplomatie par les archives au ministère des Affaires étrangères (début du XVIIIe - début du XIXe siècle)
    Juliette Deloye (Université de Haute-Alsace)
  • La production de recès comme support d’une diplomatie hanséatique
    Tobias Boestad (Université de La Rochelle)

18h
Clôture de la première journée


VENDREDI 24 JUIN 2022
Amphithéâtre 101 – IUT, Université Jean Moulin Lyon 3


8h45
Accueil

9h
Réseaux (1) : entretenir les liens entre les élites politiques
Présidence de séance : Sylvène Édouard (Université Lyon 3)

  • Eleonora d’Aragona tra pratica diplomatica e influenze politiche : il caso del matrimonio tra Beatrice d’Este e Ludovico Sforza
    Valentina Prisco (Istituto Storico Italiano per il Medioevo, Rome)
  • Manœuvres at the Margins of Renaissance Diplomacy : Marguerite de Navarre and Her ‘porteurs de lettres’
    Jonathan Patterson (Oxford University)
  • Aux marges des statuts diplomatiques. Les domestiques de cour et les relations internes à la société des princes
    Pierre Nevejans (École normale supérieure de Lyon – Université Clermont Auvergne)

10h30
Pause

10h45
Réseaux (2) : l’outil religieux
Présidence de séance : Olivier Chatelan (Université Lyon 3)

  • La querelle des chapelles : lieux de culte marginaux et diplomatie dans l’Angleterre de la Restauration
    Emmanuel Lemée (Université d’Artois)
  • L’usage du levier catholique en Syrie et au Liban durant l’entre-deux-guerres :
    pratiques et acteurs des marges, au cœur de la politique française
    Édouard Coquet (Sorbonne Université)
  • Le dictateur, le pasteur et la bombe : la diplomatie religieuse au service de la dénucléarisation de la péninsule coréenne
    Raphaëlle Pierre (Institut français de Recherches sur l’Asie de l’Est)

12h15
Déjeuner

14h
Réseaux (3) : circulations marchandes et milieux consulaires
Présidence de séance : Stéphane Péquignot (EPHE)

  • Marginal actors and the importance of unofficial contacts : Catalonian merchants and spies in England at the outbreak of the Hundred Years’ War
    Barbara Bombi (University of Kent)
  • « A commerciare et far faccende » : Florentine trade networks and diplomatic exchanges between the Kingdom of Naples and the Ottoman Empire across the Adriatic frontier in late fifteenth century
    Cristian Caselli (Georg-August-Universität Göttingen)
  • En rayonnant dans l’ombre. Institution consulaire et monde des élites dans la communauté italienne de Tunisie (XIXe-XXe siècle)
    Martino Oppizzi (Institut d’Histoire du Temps Présent)

15h30
Pause

15h45
Conclusions du colloque
Laurence Badel (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Comité scientifique

  • Stéphane Péquignot (EHESS)
  • Isabella Lazzarini (Università del Molise)
  • Jean-Louis Fournel (Université Paris 8)
  • Serena Ferente (University of Amsterdam)
  • Isabelle Dasque (Sorbonne Université)
  • Fabrice Jesné (Université de Nantes)

Comité d’organisation

  • Damien Fontvieille (Sorbonne Université)
  • Claire Lorenzelli (ENS de Lyon)
  • Pierre Nevejans (ENS de Lyon)
  • Amicie Pélissié du Rausas (Université de La Rochelle)

Contact

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