/ Pensée politique et sciences sociales

Axe 3 : « Sciences sociales et circulation des savoirs »

Responsable(s) scientifique(s) : Laurence Roulleau-Berger - 

Présentation du nouvel axe « Sciences sociales et circulation des savoirs »


Cet axe réunira des sociologues, anthropologues, politistes et urbanistes autour de réflexions théoriques, méthodologiques et épistémologiques sur la fabrique et la circulation de savoirs en contexte globalisé. Dans un mouvement d’internationalisation des savoirs en sciences sociales, de nouveaux centres et de nouvelles périphéries s’effacent, d’autres se forment ; de nouvelles hiérarchies apparaissent, qui produisent des dominations, des résistances, des compétitions, des assemblages et des émergences de connaissances situées dans différents contextes sociétaux. Il s’agit de penser les continuités et les discontinuités, les agencements et les disjonctions qui se construisent dans la circulation des savoirs en sciences sociales. Les activités scientifiques de cet axe dialogueront avec celles du LIA « Sociologies post—‐ occidentales et sciences de terrain en Chine et en France » (CNRS—‐ENS Lyon/Académie des Sciences Sociales de Chine). La réflexion sera développée à partir de problématiques et de recherches empiriques portant notamment sur les thèmes suivants : modernités plurielles et « compressed modernities » ; incertitude et risques ; individuation et subjectivité ; dominations et résistances ; conflits et ordres de reconnaissance ; migration et multipolarité. Une partie des activités de cet axe s’effectuera aussi avec le Labex IMU (Urbanisation, mondialisations, capitalismes).

Axe « Sociologies et nouveaux cosmopolitismes »


Membres de l’équipe

Problématique générale

Comment penser la pluralité des récits narratifs des sociétés contemporaines ?
Les individus circulent dans une diversité d’espaces, de lieux, de situations, les identités se redéfinissent et se recomposent sans cesse. Les sociétés ne cessent de s’influencer dans un contexte de mondialisation tout en vivant leurs propres mutations, notamment leurs propres ruptures, conflits, fragmentations, qui, elles aussi, influencent le reste du monde. En effet des mouvements d’internationalisation et de cosmopolitisation participent activement à la prolifération d’agencements nouveaux, à la déstabilisation d’arrangements institutionnels établis entre territoire, autorité et droits pour reprendre les termes de Saskia Sassen. Les cosmopolitismes donnent à voir comment se complexifient et se multiplient des « régimes d’altérités » , des manières d’être avec autrui et d’interagir sur des modes différenciés.
Comment défaire les hiérarchies construites par les hégémonies entre sociétés occidentales et les sociétés asiatiques, arabes, orientales, africaines … ? Nous nous plaçons ici dans un espace épistémique pluridimensionnel pour penser nos sociétés, pour comprendre comment d’anciennes hiérarchies de savoirs sont bousculées pour céder la place à de nouvelles, comment des réseaux transnationaux et translocaux de connaissances peuvent se former en créant des processus de conjonction et de disjonction culturelle et symbolique.

Des formes de colonialisme scientifique ont marqué le développement de la pensée sociologique, l’orientalisme défini par Saïd [1] a signifié la mise en place de dispositifs qui captent et orientent des savoirs et des pratiques scientifiques et intellectuelles. Les effets d’hégémonie culturelle et d’impérialisme politique n’ont pas permis de reconnaître les genèses, histoires et processus de production de pensées émancipées de l’orientalisme. Après Chakrabarty [2], Bhabba [3] dans le prolongement des subaltern studies et des postcolonial studies il nous paraît aujourd’hui moins pertinent de penser la pluralité des « provinces du savoir » que les nouvelles centralités, et surtout de penser les continuités et les discontinuités, les agencements et les disjonctions entre des lieux de savoir situés à différents endroits du monde pour laisser apparaître un espace intermédiaire transnational à la fois local et global. Nous adopterons donc une perspective épistémologique, théorique et méthodologique qui permet de penser les nouveaux cosmopolitismes en sociologie et plus largement en sciences sociales [4].

Les chercheurs et les doctorants de cet axe, à partir de recherches « ici », « là-bas », « ici et là-bas », de terrain situés et multisitués, contribueront à affiner cette problématique et à penser la pluralité des récits narratifs des sociétés contemporaines.

Hélène Buisson-Fenet aborde la question des cosmopolitismes à partir de l’analyse de deux objets transversaux : d’une part, "l’événement migratoire" dans les processus de qualification scolaire ou professionnelle, et ses modalités de gestion en fonction des appartenances sociales des individus et des conditions sociétales qui dessinent les mobilités socio-géographiques. Elle s’appuie sur une comparaison des projets et des conditions de "migration de qualification" de lycéens marocains et français, scolarisés dans les 3 lycées français de Rabat, Casablanca et Marrakech. D’autre part, le handicap comme référentiel d’action publique dans le secteur scolaire : il s’agit de s’interroger sur la construction (ou le déni) de catégories d’inclusion sociale, à l’aune des arènes professionnelles socio-éducatives qui s’en emparent ou travaillent au contraire à les écarter de l’agenda des politiques scolaires. L’intérêt porté à cette thématique repose sur un travail en cours à propos de la fabrication statutaire des Auxiliaires de Vie Scolaire en France, et dans une perspective de comparaison internationale, de la constitution de professions d’accompagnement des élèves dits "à besoins spécifiques".

Les travaux de Camille Hamidi travaille d’une part sur la sociologie de la culture états-unienne, avec Michèle Lamont, professeur de sociologie à l’université d’Harvard, en regardant comment les formes de catégorisations (ethnique, sociale et territoriale) ordinaires jouent dans la création, le maintien, la remise en cause ou la subversion des différences sociales institutionnalisées, des ressources matérielles et des positions occupées. D’autre part, dans le cadre de l’ANR Réanalyse, elle dirige la tâche consacrée à "L’ethnicisation dans les sciences sociales. Le cas des enquêtes qualitatives conduites à Vaulx-en-Velin depuis les années 1960". A ce titre, elle développe un volet d’histoire sociale des sciences sociales consacré à l’ethnicité dans les sciences sociales françaises.

Les travaux de Samadia Sadouni portent sur le cosmopolitisme religieux comme nouveau genre de l’entreprise missionnaire chez les leaders musulmans d’Afrique. Elle étudie comment de nouveaux types d’acteurs musulmans participent à la pluralisation des dénominations islamiques sur la scène internationale. Les termes d’usage tels que wahhabite, salafiste, néo-fondamentaliste ne suffisent plus à appréhender la diversité des trajectoires de publicisation du religieux, il convient également d’analyser l’idéologie ou la théologie politique que véhicule le discours de ces acteurs musulmans afin de construire leur rapport à l’Autre et à l’Occident.

Nancy Venel souhaite éclairer le débat sur les transformations de la citoyenneté et les recompositions identitaires dans le cadre européen en focalisant l’attention sur les populations issues de l’immigration. Sa thèse consacrée à une population de jeunes français potentiellement musulmans (du fait de leur filiation) invite à penser toute la complexité des interrelations entre les appartenances religieuses, sociales, culturelles, supranationales etc., en fonction de la trajectoire sociale des acteurs, de leur expérience de la discrimination et du contexte social, économique et politique dans lequel ils évoluent et décrypte ses conséquences sur leur rapport ordinaire au politique . Les enjeux de désignation et de catégorisation sont au cœur de ses travaux sur les représentations sociales et subjectives des acteurs. Dans un second temps, ses recherches s’intéressent à la question de la reconnaissance des acteurs issus de l’immigration, en travaillant sur les enjeux liés aux mémoires de l’immigration et à leur patrimonialisation dans le cadre du Labex Les passés dans le présent : histoire, patrimoine, mémoire (Paris X /Cnrs) et d’une recherche intitulée « Politique de la mémoire et médiation de l’histoire à l’échelle municipale (Paris / Villeurbanne) » avec Marina Chauliac.

Samuel Lézé développe dans cet axe une ligne de réflexion dans une perspective d’anthropologie morale. Il cherchera à se centrer sur les traitements contemporains de la personne en France et en Chine, depuis le moment de la catégorisation jusqu’à la production d’un savoir visant à gérer une population spécifique, il s’agit de développer un outil de comparaison possible dans l’analyse des normes, valeurs et affects dans des situations sociales et politiques différentes. Le cas des migrants est le fil directeur dans cette comparaison des économies morales contemporaines."

Laurence Roulleau-Berger construit des « sociologies post-occidentales » avec des chercheurs situés dans des contextes non-occidentaux. Elle développe sa réflexion à partir de deux recherches en cours sur des terrains en France, en Chine, au Japon et en Indonésie. Il s’agit de croiser les regards sociologiques entre chercheurs français, chinois, japonais sur deux objets de recherche qui font sens pour eux. Elle dirige deux programmes :

a) Jeunes chinois qualifies, travail globalisé, compétences migratoires
en France et en Chine

Programme CMIRA (2011-2014), en coopération avec l’équipe du Professeur Zhen Zhihong, département de sociologie de l’Université de Shanghai.

Marie Bellot, Rozenn Bahuaud et Liu Ziqin, doctorantes à Triangle sous sa direction, participent à cette recherche.

Ici chercheurs français et chinois analysent en Chine comment les jeunes migrants qualifiés sont de plus en plus confrontés à des situations d’insécurité économique, de disqualification sociale, voire de discrimination quand ils n’ont pas de hukou (certificat de résidence). En France les jeunes migrants qualifiés originaires de Chine se trouvent aussi confrontés à des situations de déclassement professionnel, de non reconnaissance des compétences et savoirs acquis dans les sociétés de départ. Dans les deux cas apparaissent de nouvelles figures de cadres, d’entrepreneurs et de commerçants internationaux qui créent des espaces économiques multipolaires au niveau global. Dans les deux contextes ces jeunes migrants qualifiés développent des carrières professionnelles cosmopolites complexes structurées autour de continuités, de ruptures entre des expériences de travail multiples.

b) « Refaire société » en contexte post-désastre en Chine, au Japon et en Indonésie
Programme PEPS/CNRS en coopération avec l’équipe de Luo Hongguang, Director Institute of Sociology and Anthropology, CASS, Peking, Toshio Sugiman, Professor at University of Kyoto et Motohiko Nagata, Kyoto University ; Loïs Bastide, Post-doctorant, Département de sociologie, Université de Genève

En contexte de « post-désastre » en Chine, au Japon et en Indonésie se développent des nouvelles formes d’organisations sociales qui s’appuient sur des compétences de survie, des solidarités sociales et des coordinations économiques entre différent types d’acteurs publics et privés. Acteurs institutionnels et citoyens co-fabriquent des arènes publiques pour favoriser la mise en œuvre de nouveaux dispositifs politiques et des économies morales du « care ». Les individus sont engagés dans des processus de resocialisation et de recréation de « ce qui fait société » mais simultanément de nouvelles inégalités sociales réapparaissent, de nouvelles frontières morales se forment. A partir de ce type de réflexion fondamentale autour de ce qui permet de « re-créer » la société, sont mobilisés des analyses sociologiques des chercheurs chinois, japonais et indonésiens pour réinterroger les sociologues européens dans leurs réponses théoriques à ce qui « fait société » dans des contextes occidentaux.

Thèses en cours

  • Marie Bellot : Contexte autoritaire et production « d’espaces intermédiaires » en Chine : engagements économiques et aspirations politiques des « baling hou ».
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger.
    A priori, lorsqu’on considère l’Etat chinois, on peut s’arrêter sur deux points : la conservation d’un caractère autoritaire et son glissement d’une économie planifiée à une économie libérale dans laquelle l’individu n’est que très peu protégé socialement. Aujourd’hui, en Chine, dans un contexte autoritaire et de changement économique en évolution, une fraction des « baling hou », des jeunes hommes et femmes âgés de 22 à 30 ans, souvent issus des nouvelles classes moyennes chinoises, et dont le niveau de qualification est généralement supérieur au baccalauréat, confrontés à des situations de vulnérabilité économique et sociale, participent à la production « d’espaces intermédiaires » (cf Roulleau-Berger), qui révèlent un travail de production de nouvelles normes, des aspirations à des valeurs démocratiques, et des formes de dissidences discrètes par rapport au dispositif autoritaire.
  • Cina Gueye : Dynamiques d’appropriation de l’espace urbain dakarois entre jeunes promoteurs de l’économie populaire et jeunes entrepreneurs chinois.
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger en co-tutelle avec le Professeur Gora Mbodj, Université Gaston Berger de Saint-Louis.
    Au Sénégal, depuis les années 2000, les jeunes exerçant des activités économiques non légitimées développent des stratégies de résistances économiques et des luttes pour une reconnaissance sociale et économique dans l’arène urbaine qu’ils partagent avec des migrants chinois (acteurs d’une internationalisation par le bas) qui eux jouissent d’une meilleure reconnaissance auprès du pouvoir politique et auprès des populations locales. D’ailleurs à la faveur de ce statut ces entrepreneurs en l’espace d’une décennie se sont appropriés une partie de l’espace urbain symboliquement chargé. L’espace urbain est dans le cadre de cette thèse, perçu comme lieu de compétition en proie à une recomposition induite par l’immixtion des migrants chinois sur certains segments de l’économie informelle. Notre recherche interroge les capacités d’adaptation de ces jeunes acteurs en s’intéressant aux stratégies mises en œuvre de part et d’autre face à la concurrence.
  • Grégory Giraudo : Genre, travail et ethnicité : hommes et femmes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne dans le travail intérimaire.
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger
    Le travail intérimaire repose sur une organisation particulière : une relation triangulaire entre une agence, un salarié intérimaire et une entreprise-cliente. Au regard d’une relation classique « employé/employeur », le travail intérimaire multiplie les relations (relations de service, relations d’emploi, relations de travail), inscrites dans des cadres sociaux. Avec l’apparition de critères de recrutement racistes, d’actes, de discours et de comportements discriminatoires, les cadres de l’intérim sont démultipliés. Nous observerons alors comment se construisent et s’expriment des formes de racisme, plus ou moins fortes, plus ou moins visibles, plus ou moins flagrantes, se différenciant notamment selon le genre, et soulignant les liens de dépendance et d’interdépendance entre les acteurs en présence. La question de la construction des carrières des salariés intérimaires sera posée : l’épreuve du racisme réinterroge les rapports au travail et à l’emploi, mais donne également à voir des gestions identitaires complexifiées, brouillées et bouleversées.
  • Liu Ziqin : Les jeunes diplômés chinois à l’épreuve de la précarité : processus d’insertion professionnelle et rapport au travail en Chine.
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger
  • Rozenn Bahuaud : Parcours migratoires de femmes depuis la Corée du Nord, à travers la Chine et jusqu’à la Corée du Sud : entre violences et résistances
    Sous la direction de L. Roulleau-Berger
    Ces recherches vont mettre en perspective le parcours migratoire de femmes nord-coréennes par l’analyse de leurs carrières migratoires objectives et subjectives. Les carrières migratoires objectives de ces femmes vont se construire dans la redondance des contextes sociétaux de mise à l’épreuve, dans la répétition des violences institutionnelles, dans la confrontation aux « grammaires du mépris », mais aussi par le biais de « bifurcations biographiques ». Les événements objectifs rencontrés vont créer des fragmentations identitaires qui se répercuteront aussi sur leurs carrières migratoires subjectives. Ces identités « blessées » ne favoriseront pas les formes d’affiliation sociale, culturelle ou économique des migrantes dans les pays d’accueil. Entre violences et résistances, nous allons comprendre comment les Nord-Coréennes construisent leur nouvelle vie loin de leur pays d’origine.
  • Zakaria Benmalek : Les carrière migratoires des Chinois en Algérie
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger
  • Sébastien Pelletier : Migration et homosexualité : les enjeux de l’intersectionalité des identités minoritaires au sein du champ artistique et culturel des migrants chinois au Canada.
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger
  • Verena Richardier : Décentrement de la raison humanitaire et nouvelles souverainetés mouvantes . Les partenariats locaux de Handicap International en Chine et au Cambodge
    Sous la direction de L.Roulleau-Berger

Manifestations scientifiques organisées par l’axe

Séminaire Sociologies et nouveaux cosmopolitismes

Programme

2013

2014

2015

Journées d’études

Laboratoire international associé (LIA) CNRS/INSHS

Notes

[1SAID, E. (2003) : L’orientalisme, Seuil, Paris.

[2CHAKRABARTY, D. (2000) : Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton, Princeton University Press.

[3BHABHA, H. (2007) : Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot.

[4ROULLEAU-BERGER, L. (2011) : Désoccidentaliser la sociologie. L’Europe au miroir de la Chine, La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube - dir, 2012 : Sociologies et cosmopolitisme méthodologique, PUM, Toulouse

Pour en savoir plus :

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