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Journée d’études organisée par Jacques Poumet, Anne Lemonnier-Lemieux et Hélène Miard-Delacroix : "Volker Braun"

11 janvier 2008, à l’ENS LSH, en salle F106

Responsables : Jacques Poumet (université Lyon 2), Anne Lemonnier-Lemieux (ENS-lsh), Hélène Miard-Delacroix (Triangle ENS-LSH)

Volker Braun publie en 1985 en RDA, après de longs démêlés avec la censure, un texte qui met en scène deux personnages principaux : un haut responsable du Parti communiste et son chauffeur. Autour de cette constellation, l’auteur met en place une évocation percutante du contexte politique et social de la RDA des années 1980 et une mise en question fondamentale du discours que le Parti au pouvoir tient sur lui-même.

Volker Braun se livre à une critique en règle du dogmatisme de l’idéologie officielle et de ses effets dévastateurs. Cette idéologie est figée dans des certitudes qu’il dénonce à travers les interrogations dialectiques de ses personnages et les références perfides aux figures fondatrices du socialisme. Les excès de la tutelle idéologique exercée sur la société produisent à tous les niveaux de la vie publique, y compris dans les actes les plus quotidiens, un discours entièrement normé qui se réduit à une phraséologie. Volker Braun pratique systématiquement le jeu de mots sur les notions les plus galvaudées de l’arsenal idéologique, afin de dénoncer le fossé croissant entre le discours imposé et la réalité sociale et politique. On voit se dessiner à travers ce discours qui tourne à vide l’incapacité dont fera preuve la RDA dans les années suivantes à participer au débat d’idées lancé en Union Soviétique par Gorbatchev, et le refus des remises en cause qui isolera la RDA au sein du camp socialiste et accélèrera la décomposition du régime.

Les deux protagonistes du texte - le haut dignitaire du Parti communiste et son chauffeur – incarnent le « haut » et le « bas » de la société que la théorie proclame égaux et unis dans une communauté supérieure, mais qui reproduisent par bien des aspects la dialectique du maître et de l’esclave. « L’intérêt social » qui est censé les unir est invoqué avec une insistance ironique : loin de justifier l’ordre socialiste existant, Volker Braun met en évidence la pérennité des contradictions fondamentales officiellement résolues : contradiction entre dominants et dominés, gouvernants et gouvernés, intellectuels et manuels. Dans un système où la parole est verrouillée et où le personnel dirigeant échappe au contrôle populaire, la « farce philosophique » de Volker Braun fait scandale et provoque un tollé dans les milieux dirigeants.

Écrivain de formation philosophique - ses années d’études à Leipzig sont marquées entre autres par les campagnes idéologiques menées contre Ernst Bloch - Volker Braun place la perte de l’utopie au centre de sa réflexion. Dans la société de transition que prétend être la société socialiste, les moteurs de la transition sont en panne, le mouvement est arrêté, et le « socialisme réel » ne laisse plus entrevoir la perspective d’un dépassement. L’ordre existant dont on s’accommode jusque dans les plus hautes sphères du Parti au pouvoir n’appelle plus d’autre réponse que le discours satirique, qui cultive le principe d’irrévérence au nom de l’idéal trahi.

Dans le contexte du regain de tension internationale dû à la crise des fusées Pershing et aux projets de guerre des étoiles, le discours de Volker Braun sur la course aux armements et sur le pacifisme détonne par rapport aux positions officielles de la RDA et fait partie des séquences les plus contestées par la censure. On y trouve l’écho d’un mouvement profond qui traverse la société de RDA au début des années 1980, s’invente des formes d’organisation originales, et évoluera pour donner naissance aux groupes d’opposition qui apparaîtront au grand jour à l’automne 1989.

La publication de ce livre est en elle-même un indice de la perte des repères au plus haut niveau des institutions culturelles de RDA. D’une politique culturelle qui fixait de grands objectifs et contrôlait leur réalisation, on est passé dans les années 1980 à un système imprévisible où l’on ne décèle plus de ligne directrice. Les grands principes demeurent et sont réaffirmés – loyauté envers le Parti dirigeant, respect des fondements du socialisme – mais ils sont régulièrement contournés ou ignorés sans que l’on puisse préjuger de la réaction des autorités .

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