/ Doctorant·e·s

Rollin, Jérémy

 Doctorant en science politique à l'ENS de Lyon


Thèse en cours

Titre provisoire : L’européanisation de la formation des masseurs kinésithérapeutes

Directeur de thèse : François Buton

Résumé :
Cette thèse part du constat de flux migratoires de kinésithérapeutes à travers l’Europe d’une amplitude sans commune mesure avec les autres métiers de la santé. Depuis la France il est possible de constater des flux entrants de travailleurs migrants auxquels se rajoutent des flux d’étudiants français allant se former à l’étranger. Aujourd’hui près d’un kinésithérapeute sur deux entrant sur le marché du travail en France est formé dans un autre pays européen.
Pour étudier et comprendre le phénomène sont mobilisés des outils sociologiques qualitatifs et quantitatifs, qu’ils s’agissent d’entretiens, d’observations ethnographiques ou encore de questionnaires.

Plusieurs axes sont développés à partir des résultats :
Tout d’abord la migration interroge la sociologie des professions.
En s’appuyant sur Abbott, la place de la kinésithérapie n’est lisible qu’en relation avec celle de la médecine. La profession médicale s’est fortement établie grâce à un contrôle diagnostic, tout en délégant une partie de la thérapeutique à des auxiliaires. Partant de là, des velléités d’émancipation des kinésithérapeutes français permettent d’étudier comment la perte du contrôle thérapeutique affaiblit progressivement la prétention diagnostique.
En s’appuyant sur Florent Champy et sa proposition de pratique prudentielle, il est possible de montrer que l’autonomie des kinésithérapeutes et leur confrontation régulière aux patients les pousse à faire des paris prenant en compte un savoir théorique (à forte connotation médicale), des savoir faire appris et expériences emmagasinées.
Mais cette sociologie est interrogée aussi dans ses courants théoriques. Le concept même de profession est sous-tendu par une certaine homogénéité internationale : ces métiers sont souvent protégés et leurs membres font parties des classes privilégiées dans la plupart de pays, ce qui n’est pas le cas pour la kinésithérapie. Il est possible de relever des nuances de professionnalisme dans les éléments de protection et d’organisation du travail des kinésithérapeutes européens. Ces disparités alimentent alors des migrations : d’un côté des travailleurs peuvent chercher des situations plus favorables. De l’autre, des étudiants peuvent contourner les contrôles stricts à l’accès aux études des pays où le groupe professionnel est le mieux établi en accédant au diplôme dans des pays à nuance de professionnalisme plus faible.

La sociologie de l’action publique est alors mobilisée.
Les disparités entre pays européens interrogent les méthodes des corporations pour accéder à un statut professionnel. Le cas français se situe à mi-chemin entre les kinésithérapeutes anglo-saxons proches de l’idéal type professionnel et les kinésithérapeutes espagnols ou portugais très dominés et renvoyés à des pratiques à fortes nuances commerciales. Le militantisme des acteurs et le travail des représentants sont des portes d’entrée pour comprendre ces évolutions variables.
Deux thématiques sont retenues ici : l’action des organisations catégorielles à travers l’exemple du contrôle démographique et la production scientifique pour appuyer l’utilité sociale du corps.
L’interaction entre les représentants syndicaux professionnels et l’administration montre la montée en puissance du cadre comptable, c’est à dire de la mesure directe par l’administration de la répartition des professionnel (via un indicateur, dont la mise en place supporte l’analyse : l’APL). L’absence de maitrise de la production du chiffre par la corporation ainsi que la croyance incorporée en la puissance des quantifications pour décrire la réalité diminuent alors les possibilités, pour la corporation, de maitriser sa destinée démographique. En lien avec les propositions d’Alain Desrosières ou Fabrice Bardet, il est proposé que l’affinage de ces outils de quantification permette dorénavant à des segments de l’administration de retourner la comptabilisation des professionnels conventionnés en un dénombrement localisé : un instrument de gouvernement à distance se met en place pour décrire des "besoins" locaux en kinésithérapeutes et adapter les règles d’installations libérales en découlant. Les relations entre les kinésithérapeutes et leurs tutelles montrent alors une situation de grande faiblesse du côté du groupe professionnel.
Du côté de la production de recherche, la corporation des kinésithérapeutes tend à s’autonomiser de la tutelle médicale et à produire ses propres données accréditant son rôle. Pourtant, là encore, le cadre est contraint par le modèle médical. Ces données sont avant tout probabilistes, selon des cadres et des méthodologies très réductrices pour des soins pourtant à fortes interactions entre soignants et soignés. Appuyé sur l’analyse de la controverse touchant à la kinésithérapie respiratoire dans la bronchiolite du nourrisson, il est montré que le cadre administratif, ici nuancé par la présence corporatiste dans les instances (HAS au premier chef), impose des modifications de pratiques en fonction de ces preuves "légitimes". Quelles soient de nature comptables ou probabilistes, impliquant ou non la corporation dans leur production, ces quantifications amoindrissent les possibilités d’évolution vers une pratique professionnelle basée sur le pari et sa forte composante de prise en compte de la singularité.

Devant ce constat de contraintes sur les groupes professionnels les plus fragiles, un dernier mouvement consiste à aller étudier comment le groupe se renouvelle et tente d’influer sur le futur via ses impétrants, justifiant de s’intéresser à cette dernière partie sous l’angle de la sociologie de l’éducation.
Rejoignant alors le phénomène de migration, il est constaté que si le groupe français a réussi, de par sa proximité à la corporation médicale, à obtenir et orienter une sélection drastique de ses futurs membres, les politiques de libre-échange européennes ont récemment contrecarré ces efforts. Ouvertes dans des pays où la corporation est bien plus fragile, des officines commerciales proposent des accès aux diplômes selon une sélection financière et non plus scolaire. Ces réalités modifient alors profondément le profil des impétrants. En lieu et place de fils de cadres supérieurs et professions intellectuelles entrent alors dans le métier un grand nombre de fils d’artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Ces différences de capitaux entre impétrants en France et impétrants via l’étranger entrainent des tensions sur les discours quant au métier : complexe et scientifique pour les uns, plus profane et accessible pour les autres. Les kinésithérapeutes, par leur segmentation, permettent alors de mettre en lumière le schisme possible entre le discours et les actes, l’affirmation de complexité et la réalité du travail quotidien. Les différences entre profils d’impétrants se retrouvent enfin dans l’accès aux positions dominantes et militantes du groupe. Les étudiants formés en France, développent une socialisation propre leur permettant de préempter ces places et d’imposer leur vision du métier, au risque de créer des segmentations (avec un refuge des exclus vers l’ostéopathie, les médecines douces ou autres).

Cette thèse propose donc que si un contenu d’activité possiblement prudentiel est une grille de lecture importante de l’établissement d’un groupe comme profession, il n’en reste pas moins que cette réalité est mise en tension par la double action de l’administration qui s’impose, par une contre-révolution comptable, dans l’organisation du corps et par le libre marché qui altère les mécanismes habituels de clôture des groupes.

Quelques articles en lien :

  • L’Evidence-Based Practice, l’administration, le professionnel et l’individualisation du soin. Rollin J. Kinésithér Scient 2019,0612:33-39 - 05/09/2019
  • Les interventions précoces de développement chez les nouveau-nés prématurés. Une prise en compte perfectible. Rollin J. Kinésithérapie, la revue, 2020

Mots clés : Science politique ; politiques européennes ; sociologie des professions ; sociologie de la santé ; administration ; néo-libéralisme ; démographie.