/ Séminaire « Enfermement »

Journée d’étude « Enfermements : contrôles et reconfigurations »

23 novembre 2018, à l’ENS de Lyon, site Descartes, salle D2.109 (matin) et à la Prison Mémorial de Montluc (après-midi)

Présentation

L’étude des lieux d’enfermement pose d’importants problèmes méthodologiques ; interroger les formes de contrôle de ces lieux, ainsi que leurs frontières et leurs reconfigurations, permet d’éclairer plus largement certains de ces enjeux. Comment saisir la contrainte ? Comment voir ce qui est caché par le confinement ? Quelle est l’indépendance du regard autorisé ? Comment des formes de coercition invisibles se mettent en place par-delà les dispositifs architecturaux ? En quoi la clôture des murs, à l’inverse, peut être reformulée comme espace de protection plutôt que de privation, dans des cadres thérapeutiques ?
Cette journée d’étude, qui s’inscrit dans le cadre du séminaire « Enfermement » porté par le programme de recherche ECOPPAF (« Economies de la peine et de la prison en Afrique », ANR dir. Frédéric Le Marcis et Marie Morelle) et soutenu par le laboratoire Triangle, vise à apporter des pistes de réflexion théoriques, méthodologiques et empiriques relatives aux différentes manières d’aborder le phénomène de l’enfermement. La mobilisation de disciplines variées permet de questionner sous différents angles l’agencement des dispositifs, leurs usages sociaux, et les significations de l’enfermement, et ce sur des terrains divers (Europe, Afrique).
La journée d’étude entrecroisera la présentation de travaux de chercheurs sur la question du contrôle des lieux d’enfermement et les reconfigurations de ses frontières ; et les présentations des projets d’étudiants du séminaire sur des questions transversales en lien avec la plateforme Prison Insider.

Programme

I. Regards extérieurs sur les lieux d’enfermement

lieu : ENS-Lyon, 15 parvis René Descartes, métro Debourg. Salle D2 109

9h-10h30 :

  • Anne le Huérou (U. Paris Ouest Nanterre, ISP), Un "contrôle civique" sur les lieux de détention en Russie : coopération et jeu avec la contrainte des associations en prison.
  • Nicolas Fischer (CNRS, Cesdip), Le contrôle général des lieux de privation de liberté en France

Discussion : Marie Morelle (U. Paris 1, Prodig – membre du programme ECOPPAF)

10h45-12h30 : travaux d’étudiants

Discussion : Anne le Huérou, Nicolas Fischer et Prison Insider

II. Reconfigurations de l’enfermement : travaux de jeunes chercheurs

lieu : à la prison-mémorial de Montluc, rue Jeanne Hachette, métro Garibaldi ou Sans Souci.

14h- 15h45

  • Franck Ollivon (ENS-Lyon, EVS, doctorat), Le mur et l’onde : le placement sous surveillance électronique, une « prison à domicile » ?
  • Jessie Geran (ENS-Lyon, master), L’enseignement en prison, un cocon ?
  • Habmo Birwe (Paris 1/ CNRS, Prodig, doctorat), Le travail carcéral entre logiques de réinsertion, rationalités économiques et enjeux de pouvoir. Une approche sociohistorique des fonctions du travail pénal au Cameroun.
  • Marlène Bouvet (ENS-Lyon, CMW, doctorat), L’internement volontaire en psychiatrie

Discussion : Frédéric Le Marcis (ENS-Lyon, Triangle) et Yasmine Bouagga

16h-17h : travaux d’étudiants

17h-18h : visite de la prison mémorial de Montluc

Travaux d’étudiants

Les projets de dossier seront présentés par groupes, un temps de parole total de 8mn maximum par groupe est accordé, sur la base d’un texte de présentation de la problématique et des données empiriques mobilisables, d’environ 2-3 pages. Pour préparer le projet de dossier, il est fortement recommandé de se rapprocher de Prison Insider et de consulter les ressources disponibles sur les différents thèmes transversaux évoqués dans le cadre du séminaire (isolement, santé, sécurité, travail, sexualité etc. ). Le texte préparatoire doit être impérativement envoyé aux enseignants pour le 15/11/2018 : yasmine.bouagga@ens-lyon.fr ; frederic.lemarcis@ens-lyon.fr

Résumés des interventions

  • Habmo Birwe, Le travail carcéral entre logiques de réinsertion, rationalités économiques et enjeux de pouvoir. Une approche sociohistorique des fonctions du travail pénal au Cameroun
    L’organisation du travail en prison s’inscrit au cœur de nombreux enjeux parfois contradictoires. Au travail correctionnel au service de la discipline et de la réinsertion s’oppose un travail productif qui répond aux intérêts économiques et cherche à satisfaire une demande en main d’œuvre moins chère. Contrairement au travail pénal en Europe, né sous l’influence de l’église et de ses idéaux (réparation, réhabilitation, repentance, expiation etc.), le travail pénitentiaire, mieux le travail forcé développé en Afrique pendant la période coloniale jouait sur une rationalité économique pour répondre aux motifs d’une conquête territoriale coloniale. Ici, « les détenus doivent participer non à leur reforme personnelle, mais à l’utilité publique, non à leur individuelle amélioration morale, mais à la construction matérielle de l’hégémonie européenne » (Bernault, 1999). Ces rationalités plus productives qu’éducatives qui ont servi de soubassement idéologiques au travail pénitentiaire vont évoluer à travers le temps. Dans l’histoire coloniale et postcoloniale du Cameroun, quelle place le travail a occupé dans les dispositifs d’enfermement pénaux ? À partir de l’analyse de sources historiques diverses sur les prisons camerounaises depuis le début du XXe siècle (discours, règlements et séries statistiques), des observations et des entretiens menées dans les prisons depuis 2017, notre étude cherche à appréhender les différentes « fonctions manifestes ou latentes du travail » (Robert K. Merton, 1965) effectué en milieu carcéral par les détenus qu’elles soient données, acquises, concédées ou détournées. Pour l’ensemble des acteurs (détenus, personnel pénitentiaire, Etat ou société…), nous montrons que l’exercice du travail en milieu carcéral s’accompagne de la cohabitation de trois logiques distinctes et parfois opposées : une logique pénitentiaire à vocation éducative, une logique économique ou productive pour compenser les carences de l’institution et fournir une main d’œuvre moins chère à la société, et enfin une logique d’acteur (de détenu) qui participe d’une stratégie de survie et de positionnement dans la hiérarchie de la prison. L’enjeu de cette communication est de mettre en lumière la construction d’un compromis entre correction morale, économie carcérale et reconnaissance de soi autour du travail en prison.
  • Marlène Bouvet (ENS-Lyon/CMW) L’hospitalisation consentie au sein d’une clinique privée « à la pointe » du traitement de la dépression, ou l’anti-Asiles de Goffman. La thérapie cognitivo-comportementale au service du renforcement de l’identité individuelle, à l’abri de toute « pression sociale »
    Dans le cadre de notre ethnographie au sein d’une clinique psychiatrique « à la pointe » du traitement de la dépression, nous nous interrogerons sur les enjeux de l’enfermement dans un contexte d’hospitalisation volontaire. La notion d’enfermement se décline souvent « à la Goffman », à partir du concept d’ « institution totale » ; la réclusion irait de pair avec « une série d’humiliations, de dégradations, de mortifications et de profanations de la personnalité », indissociables d’un processus aigu de « dépersonnalisation » . Si, dans notre cas de figure, nous avons bien affaire à des individus « coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, [qui] mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et rigoureusement réglées », l’objectif de la thérapie cognitivo-comportementale est à revers d’une entreprise de destruction de l’identité des patient.es. Il s’agit au contraire d’offrir, à une population relevant des classes populaires stabilisées, des classes moyennes et des classes supérieures intellectuelles et économiques, un lieu de renforcement de l’identité permettant la réintégration d’un statut social - à l’abri de la "pression sociale", et dans un cadre loué pour son « confort hôtelier ». Dans un contexte de marchandisation des soins, qui suppose la prise en charge d’un public exigeant et privilégié, quelle(s) signification(s) l’enfermement revêt-elle pour les patient.es et pour les professionnels du soin ? Sachant que, pour Goffman, l’application de cette notion n’exclut pas l’enfermement consenti - l’on pense à l’exemple du monastère -, nous interrogerons la pertinence et les limites de la notion d’institution totale s’agissant de l’enfermement volontaire « chez les bisounours » (formule employée par un psychiatre au sujet de l’institution).
  • Nicolas Fischer (CNRS, Cesdip), Savoir observer la prison. Le regard critique des membres du Contrôleur général des lieux de privation de liberté
    Cette communication reviendra sur l’activité des membres du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), autorité indépendante chargée de veiller au « respect des droits fondamentaux des personnes privées de liberté » au sein d’institutions diversifiées : établissements pénitentiaires, locaux policiers de garde à vue et centres de rétention administrative pour étrangers, ou encore établissements psychiatriques. Elle s’intéressera plus spécifiquement au cadrage du regard critique de ces acteurs, placés au centre de tensions multiples. Chargés de visiter les lieux de réclusion pour y détecter les violations des droits fondamentaux et les rendre publiques, ils sont eux-mêmes en majorité des fonctionnaires détachés des administrations qu’ils doivent évaluer. Possédant donc une expérience directe d’une des formes de réclusion qu’ils examinent, ils doivent par ailleurs être capables d’expertiser tous les types d’établissement relevant de leur contrôle. Comment se construit alors la distance critique indispensable à leur métier, face à des institutions qui leur sont pour certaines étrangères, ou dont ils ont au contraire fréquenté le personnel de (trop) près ? Comment une violation d’un droit fondamental est-elle repérée et qualifiée comme telle lors de la visite d’un établissement ? On tentera ici d’élucider ces questions, à partir d’une analyse du recrutement et de la pratique professionnelle des contrôleurs.
  • Jessie Geran. L’école en prison, un « cocon » ?
    L’enseignement public en prison se structure aujourd’hui autour de la convention nationale de 2009, qui définit, délimite et encadre l’intervention de l’Education Nationale au sein des établissements pénitentiaires. Celle-ci rappelle notamment les deux principes théoriques fondamentaux qui justifient la progressive institutionnalisation de l’enseignement en milieu carcéral : l’accès à l’éducation en tant que droit fondamental ainsi que l’inscription de l’éducation dans l’objectif de réinsertion de la prison. Cette double ambition manifeste assez bien la complexité d’une conception de l’enseignement qui vise à la fois à le considérer en soi et pour soi, instituant l’autonomie statutaire et pédagogique des enseignant.e.s de l’Education Nationale, tout en l’adossant aux objectifs de l’Administration Pénitentiaire et en la subordonnant aux impératifs sécuritaires de la prison. A partir d’un terrain mené dans le cadre d’un mémoire de recherche de master 1 en sociologie au sein du centre scolaire d’une Maison d’Arrêt, mon travail interroge la manière dont se configure l’enseignement au sein de la prison à partir de l’hypothèse de recherche selon laquelle le scolaire serait un « cocon » dans la prison (terme employé, de prime abord, par l’ensemble des acteurs/rices qui ont participé à ma recherche : élèves, enseignant.e.s, surveillants). Dans un premier temps, je présenterai un tableau synthétique du scolaire afin d’envisager la manière dont il se configure, entre entre auto-détermination et contraintes pénitentiaires. ¨Par la suite, j’interrogerai les apports effectifs de l’enseignement relatés par les élèves-détenus, afin de saisir le sens que ceux-ci lui donnent et la manière dont ils se l’approprient. Enfin, je me placerai du point de vue des enseignant.e.s afin de montrer que la configuration du scolaire dépend amplement des ambitions que lui donnent les enseignant.e.s et de la manière dont celles/ceux-ci envisagent leur intervention au sein du cadre carcéral.
  • Anne Le Huérou. Un "contrôle civique" sur les lieux de détention en Russie : coopération et jeu avec la contrainte des associations en prison.
    Cette intervention se propose d’analyser le travail des Commissions publiques d’observation des lieux de détention (ONK en russe), un dispositif original mis en place en Russie depuis 2009, permettant à des associations de se rendre régulièrement sur les lieux d’enfermement et de formuler publiquement des conclusions. A partir d’une recherche menée sur une période de plusieurs années auprès de membres de ces commissions dans plusieurs régions de Russie et en me concentrant sur l’expérience des visites dans le système pénitentiaire (détention provisoire ou exécution de la peine), je m’intéresserai particulièrement aux enjeux de "révélation" des abus, de critique du système pénitentiaire, mais aussi de coopération et de formulation de recommandation qui peuvent placer leurs membres tour à tour dans une position de lanceurs d’alertes, d’experts ou de collaborateurs du système
  • Franck Ollivon, Le mur et l’onde : le placement sous surveillance électronique, une « prison à domicile » ?
    En France, depuis 1997, les peines ou les reliquats de peines de prison inférieurs à deux ans d’incarcération peuvent être aménagés sous la forme d’un placement sous surveillance électronique (PSE). La sanction prononcée reste l’incarcération et il ne s’agit à travers ce dispositif que d’éviter l’incarcération effective du condamné ou de lui éviter une « sortie sèche » de détention en lui permettant de purger tout ou partie de sa peine à domicile. Cette mesure, qui s’est généralisée au point de concerner aujourd’hui en moyenne entre 16 et 17% des condamnés écroués, est souvent décrite comme « une prison sans barreaux » ou « une prison à domicile ». Toutefois, ce transfert de la sanction pénale vers l’espace domestique ne supprime en aucun cas une réclusion de type carcéral. Le PSE impose aux placés une assignation à domicile quotidienne sur des périodes relativement longues et substitue ainsi la matérialité du domicile à celle de l’établissement pénitentiaire. Dès lors, le PSE traduit-il simplement le transfert d’une fonction pénitentiaire à l’espace domestique ou est-il le signe d’une nouvelle forme de carcéralité ?

Inscription

  • L’inscription est obligatoire, compte tenu d’un nombre de places limité.
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