/ Axe 3 : « Sciences sociales et circulation des savoirs »

Problématique générale

Comment penser la pluralité des récits narratifs des sociétés contemporaines ?

Les individus circulent dans une diversité d’espaces, de lieux, de situations, les identités se redéfinissent et se recomposent sans cesse. Les sociétés ne cessent de s’influencer dans un contexte de mondialisation tout en vivant leurs propres mutations, notamment leurs propres ruptures, conflits, fragmentations, qui, elles aussi, influencent le reste du monde. En effet des mouvements d’internationalisation et de cosmopolitisation participent activement à la prolifération d’agencements nouveaux, à la déstabilisation d’arrangements institutionnels établis entre territoire, autorité et droits pour reprendre les termes de Saskia Sassen. Les cosmopolitismes donnent à voir comment se complexifient et se multiplient des « régimes d’altérités » , des manières d’être avec autrui et d’interagir sur des modes différenciés.

Comment défaire les hiérarchies construites par les hégémonies entre sociétés occidentales et les sociétés asiatiques, arabes, orientales, africaines … ? Nous nous plaçons ici dans un espace épistémique pluridimensionnel pour penser nos sociétés, pour comprendre comment d’anciennes hiérarchies de savoirs sont bousculées pour céder la place à de nouvelles, comment des réseaux transnationaux et translocaux de connaissances peuvent se former en créant des processus de conjonction et de disjonction culturelle et symbolique.

Des formes de colonialisme scientifique ont marqué le développement de la pensée sociologique, l’orientalisme défini par Saïd [1] a signifié la mise en place de dispositifs qui captent et orientent des savoirs et des pratiques scientifiques et intellectuelles. Les effets d’hégémonie culturelle et d’impérialisme politique n’ont pas permis de reconnaître les genèses, histoires et processus de production de pensées émancipées de l’orientalisme. Après Chakrabarty [2], Bhabba [3] dans le prolongement des subaltern studies et des postcolonial studies il nous paraît aujourd’hui moins pertinent de penser la pluralité des « provinces du savoir » que les nouvelles centralités, et surtout de penser les continuités et les discontinuités, les agencements et les disjonctions entre des lieux de savoir situés à différents endroits du monde pour laisser apparaître un espace intermédiaire transnational à la fois local et global. Nous adopterons donc une perspective épistémologique, théorique et méthodologique qui permet de penser les nouveaux cosmopolitismes en sociologie et plus largement en sciences sociales [4].

Les chercheurs et les doctorants de cet axe, à partir de recherches « ici », « là-bas », « ici et là-bas », de terrain situés et multisitués, contribueront à affiner cette problématique et à penser la pluralité des récits narratifs des sociétés contemporaines.

Hélène Buisson-Fenet aborde la question des cosmopolitismes à partir de l’analyse de deux objets transversaux : d’une part, "l’événement migratoire" dans les processus de qualification scolaire ou professionnelle, et ses modalités de gestion en fonction des appartenances sociales des individus et des conditions sociétales qui dessinent les mobilités socio-géographiques. Elle s’appuie sur une comparaison des projets et des conditions de "migration de qualification" de lycéens marocains et français, scolarisés dans les 3 lycées français de Rabat, Casablanca et Marrakech. D’autre part, le handicap comme référentiel d’action publique dans le secteur scolaire : il s’agit de s’interroger sur la construction (ou le déni) de catégories d’inclusion sociale, à l’aune des arènes professionnelles socio-éducatives qui s’en emparent ou travaillent au contraire à les écarter de l’agenda des politiques scolaires. L’intérêt porté à cette thématique repose sur un travail en cours à propos de la fabrication statutaire des Auxiliaires de Vie Scolaire en France, et dans une perspective de comparaison internationale, de la constitution de professions d’accompagnement des élèves dits "à besoins spécifiques".

Les travaux de Camille Hamidi travaille d’une part sur la sociologie de la culture états-unienne, avec Michèle Lamont, professeur de sociologie à l’université d’Harvard, en regardant comment les formes de catégorisations (ethnique, sociale et territoriale) ordinaires jouent dans la création, le maintien, la remise en cause ou la subversion des différences sociales institutionnalisées, des ressources matérielles et des positions occupées. D’autre part, dans le cadre de l’ANR Réanalyse, elle dirige la tâche consacrée à "L’ethnicisation dans les sciences sociales. Le cas des enquêtes qualitatives conduites à Vaulx-en-Velin depuis les années 1960". A ce titre, elle développe un volet d’histoire sociale des sciences sociales consacré à l’ethnicité dans les sciences sociales françaises.

Les travaux de Samadia Sadouni portent sur le cosmopolitisme religieux comme nouveau genre de l’entreprise missionnaire chez les leaders musulmans d’Afrique. Elle étudie comment de nouveaux types d’acteurs musulmans participent à la pluralisation des dénominations islamiques sur la scène internationale. Les termes d’usage tels que wahhabite, salafiste, néo-fondamentaliste ne suffisent plus à appréhender la diversité des trajectoires de publicisation du religieux, il convient également d’analyser l’idéologie ou la théologie politique que véhicule le discours de ces acteurs musulmans afin de construire leur rapport à l’Autre et à l’Occident.

Nancy Venel souhaite éclairer le débat sur les transformations de la citoyenneté et les recompositions identitaires dans le cadre européen en focalisant l’attention sur les populations issues de l’immigration. Sa thèse consacrée à une population de jeunes français potentiellement musulmans (du fait de leur filiation) invite à penser toute la complexité des interrelations entre les appartenances religieuses, sociales, culturelles, supranationales etc., en fonction de la trajectoire sociale des acteurs, de leur expérience de la discrimination et du contexte social, économique et politique dans lequel ils évoluent et décrypte ses conséquences sur leur rapport ordinaire au politique . Les enjeux de désignation et de catégorisation sont au cœur de ses travaux sur les représentations sociales et subjectives des acteurs. Dans un second temps, ses recherches s’intéressent à la question de la reconnaissance des acteurs issus de l’immigration, en travaillant sur les enjeux liés aux mémoires de l’immigration et à leur patrimonialisation dans le cadre du Labex Les passés dans le présent : histoire, patrimoine, mémoire (Paris X /Cnrs) et d’une recherche intitulée « Politique de la mémoire et médiation de l’histoire à l’échelle municipale (Paris / Villeurbanne) » avec Marina Chauliac.

Samuel Lézé développe dans cet axe une ligne de réflexion dans une perspective d’anthropologie morale. Il cherchera à se centrer sur les traitements contemporains de la personne en France et en Chine, depuis le moment de la catégorisation jusqu’à la production d’un savoir visant à gérer une population spécifique, il s’agit de développer un outil de comparaison possible dans l’analyse des normes, valeurs et affects dans des situations sociales et politiques différentes. Le cas des migrants est le fil directeur dans cette comparaison des économies morales contemporaines."

Laurence Roulleau-Berger construit des « sociologies post-occidentales » avec des chercheurs situés dans des contextes non-occidentaux. Elle développe sa réflexion à partir de deux recherches en cours sur des terrains en France, en Chine, au Japon et en Indonésie. Il s’agit de croiser les regards sociologiques entre chercheurs français, chinois, japonais sur deux objets de recherche qui font sens pour eux. Elle dirige deux programmes :

a) Jeunes chinois qualifies, travail globalisé, compétences migratoires
en France et en Chine

Programme CMIRA (2011-2014), en coopération avec l’équipe du Professeur Zhen Zhihong, département de sociologie de l’Université de Shanghai.

Marie Bellot, Rozenn Bahuaud et Liu Ziqin, doctorantes à Triangle sous sa direction, participent à cette recherche.

Ici chercheurs français et chinois analysent en Chine comment les jeunes migrants qualifiés sont de plus en plus confrontés à des situations d’insécurité économique, de disqualification sociale, voire de discrimination quand ils n’ont pas de hukou (certificat de résidence). En France les jeunes migrants qualifiés originaires de Chine se trouvent aussi confrontés à des situations de déclassement professionnel, de non reconnaissance des compétences et savoirs acquis dans les sociétés de départ. Dans les deux cas apparaissent de nouvelles figures de cadres, d’entrepreneurs et de commerçants internationaux qui créent des espaces économiques multipolaires au niveau global. Dans les deux contextes ces jeunes migrants qualifiés développent des carrières professionnelles cosmopolites complexes structurées autour de continuités, de ruptures entre des expériences de travail multiples.

b) « Refaire société » en contexte post-désastre en Chine, au Japon et en Indonésie
Programme PEPS/CNRS en coopération avec l’équipe de Luo Hongguang, Director Institute of Sociology and Anthropology, CASS, Peking, Toshio Sugiman, Professor at University of Kyoto et Motohiko Nagata, Kyoto University ; Loïs Bastide, Post-doctorant, Département de sociologie, Université de Genève

En contexte de « post-désastre » en Chine, au Japon et en Indonésie se développent des nouvelles formes d’organisations sociales qui s’appuient sur des compétences de survie, des solidarités sociales et des coordinations économiques entre différent types d’acteurs publics et privés. Acteurs institutionnels et citoyens co-fabriquent des arènes publiques pour favoriser la mise en œuvre de nouveaux dispositifs politiques et des économies morales du « care ». Les individus sont engagés dans des processus de resocialisation et de recréation de « ce qui fait société » mais simultanément de nouvelles inégalités sociales réapparaissent, de nouvelles frontières morales se forment. A partir de ce type de réflexion fondamentale autour de ce qui permet de « re-créer » la société, sont mobilisés des analyses sociologiques des chercheurs chinois, japonais et indonésiens pour réinterroger les sociologues européens dans leurs réponses théoriques à ce qui « fait société » dans des contextes occidentaux.