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« Sous les pavés, le quotidien ! » Regards croisés sur l’imbrication entre vie quotidienne et militantisme »

21 octobre 2016, Lyon (à préciser)

Présentation

Une journée d’étude ENS - Triangle - UQAM

Bien que la sociologie de l’action collective et des mouvements sociaux se soit déjà penchée sur l’imbrication entre vie quotidienne et pratiques militantes (Melucci, 1989 ; Taylor et Whittier, 1992 ; Whittier, 1995), cette relation n’a été que très rarement au centre des interrogations sociologiques (pour quelques exceptions notables, voir Auyero, 2000, 2004 ; Bayat, 2010 ; Mansbridge et Flaster, 2007 ; Tuğal, 2009).

Le premier objectif de cette journée d’étude est de se pencher sur la relation entre vie quotidienne, d’un côté, et dynamique de l’engagement et de la mobilisation, de l’autre. Notre intention est d’esquisser une cartographie des interactions et des influences réciproques entre vie quotidienne et militantisme. La littérature disponible nous permet de mettre de l’avant cinq types de relation :

1) La vie quotidienne comme espace en amont des mobilisations. Des notions telles que « réseaux submergés » (Melucci, 1989) et « réseaux informels imbibés d’éthos familial » (Singerman, 1994) ont été proposées pour rendre compte des sphères d’autonomie sociale et culturelle nécessaires à l’émergence des mouvements sociaux. Dans ces sphères, les personnes se retrouvent, partagent, échangent, autour d’activités et de routines qui ne sont pas directement protestataires bien qu’elles contraignent et modèlent la mobilisation. Il est également possible d’appréhender cet effet en amont à travers les dispositions personnelles qui, une fois activées dans des contextes particuliers, mènent à l’engagement. Ainsi, les travaux d’Auyero (2003, 2004), sur les réseaux péronistes et l’engagement de femmes non-militantes en Argentine, illustrent bien l’enchevêtrement de processus biographiques individuels et de moments d’exception menant à des soulèvements. De même, Maruani analyse la relation entre structure familiale et mode d’organisation au sein de la conflictualité ouvrière féminine et explique que c’est « en réaction contre les limites que leur imposait le mode de relations autoritaires qu’elles subissaient dans la famille [que les ouvrières] ont établi les règles d’un fonctionnement collectif anti-autoritaire, anti-hiérarchique. [...] C’est peut-être de l’accoutumance des femmes, des ouvrières, à la soumission, qu’est né le refus viscéral de l’autorité, du pouvoir » (Maruani, 1979, p. 92 et 94, citée dans Fillieule, 2009, p. 43)

2) La vie quotidienne comme forme que peuvent prendre la résistance et la contestation.

Par exemple, Whittier (1995) montre comment les féministes radicales des années 1970 continuent 25 ans après à comprendre leur emploi et leur vie quotidienne comme dévoués à la cause féministe. Cela l’amène à affirmer que « the politicization of everyday life is, in many respects, the hallmark of lesbian feminism. Every aspect of life - where one lives, what one eats, how one dresses - can become an expression of politics ». À partir d’une perspective différente, la littérature sur les pratiques quotidiennes de résistance insiste sur les tactiques (visibles ou pas) et la marge de manœuvre des subalternes et des dominé.e.s. Certeau (1990, p. XL) parle ainsi de manières de faire, de ruses, d’opérations et de procédures « quasi microbiennes » qui détournent le fonctionnement des structures technocratiques « par une multitude de ‘tactiques’ articulées sur les ‘détails’ du quotidien ». Inscrivant sa perspective dans les débats sur le concept d’hégémonie de Gramsci et les luttes paysannes en Asie du sud-est, Scott (1985, 1990) met l’accent sur la façon dont l’intentionnalité et les formes quotidiennes de résistance des acteurs subalternes constituent des espaces infrapolitiques qui sous-tendent les épisodes insurrectionnels et les soulèvements populaires. Bien qu’il n’insiste pas autant sur l’intentionnalité des acteurs, Bayat (1997, 2010) va dans le même sens en montrant comment la « politique du quotidien » et « l’empiètement silencieux de l’ordinaire » minent discrètement les privilèges et le pouvoir des élites et des dominants en Iran et en Egypte.

3) La vie quotidienne comme cible du militantisme, dès lors que les mobilisations n’aspirent pas seulement à sensibiliser le public, à influencer les politiques ou à renverser le gouvernement mais aussi à changer la vie. Par exemple, Mansbridge (2013) a développé la notion de « militantisme au quotidien » pour parler des pratiques individuelles quotidiennes, souvent explicites, qui vont dans le sens des objectifs d’un mouvement social ou qui ont été inspirées par un mouvement social, comme refuser de faire des tâches ménagères et exiger de son compagnon (dans le cadre d’un couple hétérosexuel) qu’il les fasse au nom de l’égalité des sexes. De même, dans son étude du militantisme islamiste à Istanbul, en Turquie, Tuğal (2009) montre comment les pratiques quotidiennes constituent la cible principale des activités du mouvement : le choix de la mosquée à laquelle on va, l’organisation de l’espace physique du logement, les interactions avec les autres, etc., sont autant d’occasions pour transformer la vie de la population et la société tout en évitant de confronter directement l’État.

4) La vie quotidienne comme « annexe » ou « extension » des mobilisations protestataires. Certains travaux sur les mouvements lesbiens des années 1980 aux États-Unis (Taylor, Whittier 1992 ; Taylor, Rupp, 1993) expliquent comment les féministes lesbiennes ont construit un vaste réseau d’institutions et de services alternatifs. Les auteures considèrent que ces communautés « nourrissaient une culture d’opposition dans laquelle les participantes politisaient les activités de leur vie quotidienne » (Whittier, Taylor, 1995, p. 165). Ces espaces de quotidienneté sont des lieux privilégiés pour cultiver la sociabilité et la cohésion du groupe. De manière plus générale, on retrouve ici la notion de « communauté de mouvement social », élaborée par Buechler (1990) et Staggenborg (1997), qui suppose de ne pas réduire les mouvements sociaux à une stratégie de la rue.

5) Les conséquences du militantisme sur la vie quotidienne. Les travaux féministes sur les protestations ont été les premiers à prendre au sérieux les effets du militantisme sur l’espace privé et quotidien, en se penchant notamment sur le travail reproductif et la division sexuelle du travail militant. Mentionnons ici de nouveau, Maruani (1979), qui éclaire les effets de la participation à des grèves sur la vie quotidienne des ouvrières.

Le deuxième objectif de la journée d’étude est de réfléchir aux méthodes permettant d’étudier l’imbrication entre vie quotidienne et militantisme. Comment observer des manières de faire, des gestes, des pratiques et des activités quotidiennes, à la fois routinières et ordinaires ? L’ethnographie est-elle la meilleure méthode pour les appréhender ? Comment procéder dès lors que l’on se penche sur des pratiques quotidiennes du passé ou qui se déroulent à l’écart des regards ou dans la sphère privée ? Au-delà des entretiens, comment accéder à des sphères d’activités non-publiques ?

Afin de participer à cette journée d’étude, nous vous invitons à soumettre des papiers inédits, de type théorique, empirique ou méthodologique, touchant aux enjeux mentionnés ci-dessus et portant sur une ou plusieurs des questions suivantes :

a) Comment conceptualiser l’imbrication entre vie quotidienne et militantisme ou mobilisation ? Comment penser les moments extraordinaires ou d’exception à partir du quotidien ?

b) De quelle « vie quotidienne » et de quel « militantisme » parle-t-on ? Est-ce que certains aspects de la vie quotidienne (familiale, amicale, scolaire, professionnelle, etc.) ont plus de poids que d’autres et sont plus à même de modeler les pratiques militantes ? À l’inverse, est-ce que certaines pratiques militantes ont plus d’influence que d’autres sur la vie quotidienne ?

c) Le « militantisme au quotidien » (cf. Mansbridge 2013) est-il un style de vie ? A-t-il un potentiel transformateur ? Est-il un substitut au militantisme « classique » au sein d’une organisation ?

d) Quelles méthodes sont les plus aptes à rendre compte de l’imbrication entre vie quotidienne et militantisme ? Quels enjeux et dilemmes pratiques, épistémologiques et éthiques soulèvent-elles ?

Les propositions de communication (3000 signes maximum, avec espaces), précisant les sources et/ou les méthodes utilisées ainsi que le statut des auteur.e.s, sont à envoyer d’ici le 10 juin à :

montserrat.emperadorbadimon[at]univ-lyon2.fr
ancelovici.marcos[at]uqam.ca

Vous recevrez une réponse à la fin juin 2016, après évaluation des propositions par le comité scientifique. Le texte complet des communications (50 000 signes maximum, avec espaces) sera à soumettre au plus tard le lundi 3 octobre 2016. Des fonds seront disponibles pour couvrir en partie ou entièrement les frais de déplacement des participant.e.s. Enfin, nous envisageons de tirer de la journée d’étude un ouvrage collectif ou un numéro spécial de revue.

Comité organisateur

Montserrat Emperador Badimon (Triangle, Lyon 2) et Marcos Ancelovici (Chaire de recherche du Canada en Sociologie des conflits sociaux, UQAM)

Comité scientifique

  • Amin Allal, CERAPS, Lille 2, CNRS
  • Marcos Ancelovici, UQAM
  • Sophie Béroud, Triangle, Lyon 2
  • Pascale Dufour, Université de Montréal
  • Montserrat Emperador Badimon, Triangle, Lyon 2
  • Lilian Mathieu, Centre Max Weber, ENS de Lyon, CNRS

Contact

Montserrat Emperador Badimon, maîtresse de conférences en science politique à l’Université Lumière-Lyon 2Chercheuse au laboratoire Triangle (CNRS UMR 5206)
m_emperador[at]yahoo.es

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