/ Séminaire Histoire de l’Economie Politique (archives 2004-1er semestre 2016)

Jérôme Lallement : « Comment Hicks justifie-t-il l’hypothèse de décroissance du TMS ? Contribution à une histoire et une épistémologie de la preuve en économie »

8 avril 2016, à 16h, à l’ISH de Lyon (7e), salle André Frossard

Présentation

Intervenant : Jérôme Lallement(Université Paris 5)

Résumé de l’intervention :
Pour justifier la décroissance des quantités demandées par rapport au prix, la théorie microéconomique postule la décroissance du taux marginal de substitution (TMS) et la convexité des courbes d’indifférence. Cette analyse a été formulée par Hicks et Allen, dans les années 1930, pour reconstruire la théorie du consommateur sans recourir à l’hypothèse psychologique marshallienne de décroissance de l’utilité marginale. Hicks (1938) rejette toutes les hypothèses sur l’utilité marginale car elles impliquent une mesure cardinale de l’utilité inacceptable.
Plus généralement Hicks abandonne toute les justifications psychologiques de la théorie de la demande du consommateur. Il souligne que la décroissance du TMS remplit la même fonction théorique que la décroissance de l’utilité marginale : c’est une hypothèse nécessaire pour établir que les quantités demandées sont décroissantes par rapport au prix. Mais Hicks doute « que l’on puisse établir ce principe par ‘introspection’ ou par ‘expérience’ ». En effet, selon lui, la justification de cette hypothèse par une psychologie inventée de toutes pièces par les économistes pour les besoins de leur démonstration revient souvent à supposer l’utilité mesurable de manière cardinale, ce qui contredit formellement la volonté de Hicks de s’affranchir de toute référence à une « utilité quantitative ».
Hicks change l’ordre de son argumentation ; au lieu de partir des hypothèses pour arriver aux conclusions, il part des conclusions, en l’occurrence du constat que, en fonction des prix, les consommateurs choisissent effectivement d’acquérir une certaine combinaison de biens. Ces choix impliquent que les courbes d’indifférence ne sont pas coudées, ni concaves (ce qui aurait pour conséquence logique que les consommateurs seraient incapables de trancher entre des combinaisons de biens alternatives). Si les consommateurs ne meurent pas de faim comme l’âne de Buridan, c’est qu’il existe des points d’équilibre sur leurs courbes d’indifférence qui ne sont donc pas des droites. De même, le cas de courbes d’indifférence concaves (TMS croissant) est exclu car elles aboutissent à des solutions instables ou à des solutions en coin, qui sont contradictoires avec l’observation que les consommateurs ont des comportements d’achat stables et ne substituent pas brutalement et totalement un bien à un autre. La convexité des courbes d’indifférence, c’est—‐a—‐dire un TMS décroissant, est donc la seule possibilité logique compatible avec notre expérience, c’est—‐a—‐dire avec l’observation que la demande est sensible aux variations de prix, mais ne connait pas de sauts brutaux.
Hicks justifie les postulats de la théorie de la demande en faisant appel à une argumentation logique. La décroissance du TMS est la seule hypothèse compatible avec l’observation des marchés sur lesquels la demande est stable, sans ruptures brutales. La justification de cette hypothèse est qu’elle est la seule logiquement compatible avec les conclusions de la théorie (fonctions de demande décroissantes), conclusions qui sont corroborées par l’observation. Il s’agit là d’un tournant épistémologique essentiel pour la théorie économique pour deux rasions. Premièrement, la théorie économique s’affranchit de la psychologie en abandonnant toute hypothèse sur les consommateurs formulée en termes de saturation progressive. Deuxièmement, la preuve de la vérité d’un postulat de la théorie n’est pas donnée par un test empirique du contenu de ce postulat ; la preuve de ce postulat tient au fait qu’il est le seul qui permette d’aboutir logiquement aux conclusions auxquelles la théorie parvient. Et ce sont les conclusions de la théorie que l’on soumet à l’expérience pour réfuter ou corroborer la théorie et ses postulats initiaux. On peut identifier dans cette argumentation de Hicks la première introduction du réfutationnisme poppérien en économie. On peut aussi l’interpréter comme une première version de la méthodologie friedmanienne du as if.

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