/ ERC (European Research Council) Advanced Grant

Programme « Chemical Youth : Ce que les produits chimiques font pour les jeunes »

Présentation du programme

Depuis la rentrée 2013, l’ENS de Lyon porte l’un des quatre axes régionaux du Advanced Grant ERC Program ChemicalYouth : l’axe « France », piloté par Emilia Sanabria. Ce programme de recherche comparatif (Pays-Bas, France, Indonésie, Philippines) développe des recherches ethnographiques sur les usages que font les jeunes des substances chimiques, licites et illicites. Ces recherches serviront à développer des initiatives d’éducation à la santé adaptées et sensibles au contexte. En effet, un des partis pris du programme est qu’avant de développer des programmes d’éducation à la santé à l’intention des jeunes, il faut mieux connaître leurs motivations, leurs pratiques et le contexte social dans lequel elles se déroulent. Un des objectifs du programme est de développer des interventions interactives qui dépassent le cadre de la régulation des transgressions. En cela, le programme s’inscrit dans une démarche de réflexion critique sur les paradigmes de promotion et d’éducation à la santé. Les objectifs de ce programme recoupent de près les activités de recherche menées par l’équipe « santé » de Triangle et celle de l’IFÉ, à l’interface éducation & santé, en cela qu’ils croisent l’étude de la production de savoirs avec leur diffusion et avec l’analyse des controverses qui peuvent entourer les protocoles de prise en charge des états de santé.

Le programme ChemicalYouth vise à comprendre comment les substances chimiques sont mobilisées par les jeunes pour modifier leurs humeurs, « booster » leurs performances, leur vitalité, leur apparence ou leur état de santé. Au lieu d’analyser les cultures chimiques des jeunes du point de vue des « abus » ou dans l’objectif de les contrôler, ce programme examine les utilisations que font les jeunes de diverses substances depuis leur propre perspective, en les resituant au sein des « cultures jeunes » (youth cultures). Le programme part du présupposé que les substances chimiques (qui peuvent inclure des produits pharmaceutiques, cosmétiques, des drogues à usage récréatif, des produits pour améliorer les performances cognitives, sexuelles ou encore l’apparence) sont adoptées pour produire des états corporels et affectifs spécifiques et partagés, et pour articuler des identités et des destinées collectives. Prenant appui sur les travaux en anthropologie du corps et de la santé et en anthropologie des sciences, ce programme examine les effets vécus des substances que les jeunes emploient pour forger leurs identités et manager leur santé. Pourquoi les jeunes utilisent-ils des substances chimiques ? Quels effets recherchent-ils ? Quelles sont les substances qu’ils utilisent quotidiennement ? Quels mélanges affectionnent-ils particulièrement et comment cela varie-t-il d’un contexte national à un autre ? Comment obtiennent-ils ces substances – et les savoirs qui y sont associés ?

Pour répondre à ces interrogations, le programme ERC s’articule autour d’une double ethnographie comparée en Asie du Sud (Philippines / Indonésie) et Europe de l’Ouest (Pays Bas / France), et autour de quatre sous-projets.

  • Le projet 1 (“Comparative experience-near ethnography of pragmatic chemical-use regimes”) analyse les manières avec lesquelles les jeunes expérimentent ces diverses substances chimiques et examine les relations réciproques entre ces usages chimiques et les subjectivités jeunes ainsi produites.
  • Le projet 2 (“Youth cultures in the marketing and branding of chemicals”) examine la manière avec laquelle le marketing et le branding des substances chimiques s’inspirent de et nourrissent des cultures populaires jeunes.
  • Le projet 3 (“Examining chemical effects – lived effects versus biomedical evidence”) vise à comparer l’étude pharmacologique des effets de diverses substances chimiques aux évaluations et expérimentations qu’en font les jeunes dans leurs quotidiens.
  • Le projet 4 (“Theorizing chemical socialities”) développera un nouveau cadre théorique pour comprendre les socialités chimiques jeunes. Les résultats de la recherche serviront à engager des discussions avec des éducateurs à la santé et les praticiens de santé, sur l’importance de mieux prendre en compte les socialités chimiques et les effets vécus des substances expérimentées. Un site web interactif sera développé dans ce but pour soutenir les jeunes et les informer. En ce sens, ces recherches contribueront au European Union Action Plan on Drugs.

Les recherches préliminaires révèlent l’impressionnante créativité des jeunes dans leurs expérimentations chimiques ainsi que l’importance de les resituer au sein des divers contextes dans lesquelles elles se déroulent (Edmonds & Sanabria 2014 ; Hardon & Idrus 2014 ; Sanabria 2014). L’utilisation d’amphétamines ou le détournement de médicaments psychoactifs est en hausse partout dans le monde. De nombreuses études montrent également les détournements dont sont sujettes diverses substances pharmaceutiques pour manager la fertilité ou les identités sexuelles (Hardon, Idrus & Hymans 2013 ; Sanabria 2013). Les méthamphétamines connaissent un boom dans l’Asie du Sud-est, particulièrement pour booster l’endurance dans le cadre de professions qui demandent d’importants efforts physiques. Ainsi, les recherches produites chercheront à troubler certaines idées reçues quand à l’utilisation de substances chimiques à visée purement récréatives (comme « consommation ») pour révéler les usages qui en sont faits pour des fins « productives ». Les jeunes rencontrés mettent généralement l’accent sur les effets positifs des substances utilisées, aux dépends des effets indésirables. Les savoirs qui circulent à leur sujet sont souvent limités, en raison, entre autres, de tabous au sein des institutions médicales ou éducatives à parler de certaines pratiques. Cela a pour effet de créer un vide qui est rempli par ce que nous nommons des « cultures populaires jeunes ». Mieux comprendre les objectifs auxquels répondent ces expérimentations est un préalable essentiel à toute tentative d’accompagnement. Nous espérons que ces recherches permettront d’élargir les définitions du risque qui circulent dans les programmes de prévention et d’éducation à la santé et de développer des interventions qui prennent mieux en compte la réalité des pratiques chimiques des jeunes.

L’équipe

Le programme est piloté par le Prof. Anita Hardon (Principal Investigator), Rectrice de l’Institut de Recherches en Sciences Sociales de l’Université d’Amsterdam ; le Prof. Michael Tan (Doyen de la faculté de Philosophie et de Sciences Sociales de l’Université Diliman) assure le pilotage des recherches aux Philippines ; le Dr Nurul Ilmi Idrus (maîtresse de conférence au département d’Anthropologie de l’Université Hasanuddin) assure le pilotage des recherches en Indonésie et Emilia Sanabria (ENS de Lyon, UMR Triangle) assure le pilotage des recherches en France.

Références

  • Edmonds, A. & Sanabria, E. (forthcoming 2014). “Medical Borderlands : Plastic surgery, sex hormones and the remaking of the natural in Brazil.” Medical Anthropology : Cross Cultural Studies in Health and Illness
  • Hardon A, Idrus NI. (forthcoming 2014) “On coba and cocok : youth-led drug-experimentation in eastern Indonesia.” Medical Anthropology : Cross Cultural Studies in Health and Illness
  • Hardon, A., Idrus, NI. & Hymans, DT. 2013. “Chemical sexualities : the use of pharmaceutical and cosmetic products by youth in South Sulawesi, Indonesia. Reproductive Health Matters, 21(41):214–224
  • Sanabria, E. 2013. « Le genre de la substance : pratiques hormonales et reconfigurations pharmaceutiques des identités sexuelles au Brésil » in Clio : Histoire, femmes et sociétés, n°37
  • Sanabria (forthcoming 2014) “‘The same thing in a different box’ similarity and difference in pharmaceutical sex hormone consumption and marketing.” Medical Anthropology Quarterly.