/ CV - traductions

Thiers-Vidal, Léo

Parcours

Léo Thiers-Vidal, qui venait de soutenir sa thèse à l’Ens-Lsh, s’est donné la mort dans la nuit du dimanche 12 novembre 2007. Il allait avoir 37 ans le 15 décembre 2007.

Léo était un chercheur engagé de longue date dans la cause féministe ; il laisse de nombreux travaux sur le mouvement masculiniste et une thèse importante sur la conscience de domination des hommes, effectuée sous la direction de Christine Delphy.
Ses premiers écrits, qui datent des années 1990, sont des traductions : ils montrent que Léo s’est d’abord pensé comme un être humain soucieux de ne pas tirer profit de la faiblesse des animaux pour se nourrir de leur chair. Il a toujours mis en oeuvre, depuis, ce végétarisme politique, ou « antispécisme », construit sur la volonté de respecter le monde animal dans sa vitalité.
C’est quelques années plus tard, au milieu des années 1990, que Léo s’investit dans le mouvement féministe. Ses premières traductions portent sur la violence paternelle, et en particulier sur le promoteur du Syndrome d’aliénation parentale, Richard Gardner, dont il ne cessera, par la suite, de mettre à jour les motivations pédophiles. Récemment encore, il écrivait « Humanisme, pédocriminalité et résistance masculiniste » et il publiait la traduction de « Le “syndrome d’aliénation parentale” », un article de Paula Caplan sur ce SAP, dont la rapidité de diffusion et de banalisation le préoccupait considérablement.
En 2001, en DEA d’Etudes Femmes/Etudes Genre, à l’université de Lausanne Genève, il prend conscience de sa « position sociopolitique, spécifique et structurelle d’homme hétérosexuel et de ses implications psychologiques, épistémologiques, sociologiques incontournables » ; c’est par les outils d’analyse du féminisme matérialiste qu’il réalise, dit-il, combien son « éducation participative à la domination masculine (lui) permet d’avoir une perception et action misogynes, des outils de dominant, et une place matérielle privilégiée. » C’est d’ailleurs dans cette exploration qu’il va, dès lors, s’engager intellectuellement avec le plus de constance : celle de la difficulté pour les chercheurs hommes engagés dans la lutte contre l’oppression des femmes : non seulement il leur faut comprendre des analyses qui les désignent eux comme source d’oppression des femmes ; mais il leur faut également gérer les conflits intérieurs qui émanent de cette posture compréhensive. Cette description de la position sociale oppressive, de la conscience de domination, qu’il commence à développer dans son mémoire de DEA, et dont il fait un article, « De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive », pour la revue Nouvelles Questions féministes, publié en 2002, sera au centre de son travail de thèse.
Léo Thiers-Vidal est l’exemple même d’un chercheur engagé personnellement, socialement, politiquement et intellectuellement par son objet de recherche. Sa vie était la recherche même d’une pratique masculine non oppressive, qu’il définissait ainsi : « … mon travail consiste avant tout à aménager avec les femmes des relations intimes, concrètes de telle façon que l’asymétrie de pouvoir soit amoindrie, par exemple à travers la non-cohabitation (renforçant la prise en charge symétrique du travail domestique, le non-envahissement de l’espace personnel des femmes, le choix explicite des rencontres), mais également la non-monogamie (coupant court à l’appropriation exclusive, renforçant l’indépendance affective et les alternatives relationnelles pour les femmes). »
Cet engagement avait un coût énorme, et principalement en termes psychiques. Epuisé moralement par les émotions que drainait ce combat contre lui-même, contre cette part de masculinité qu’il portait tout en l’abhorrant, il avait l’année dernière à la même époque annoncé qu’il se retirait du militantisme pratique ; renonçant à pister les réseaux pédophiles, à porter la contradiction aux médecins et autres experts promoteurs du SAP, à défendre les mères dans les divorces avec accusation d’inceste paternel, il s’était depuis consacré exclusivement à la rédaction de sa thèse. Léo allait de mieux en mieux ; nous le voyions aller et venir avec une allégresse dans laquelle il a, sans doute, puisé en partie l’énergie pour mener à terme son travail intellectuel majeur. Et c’est au point culminant de ce mieux être, tant moral qu’intellectuel, deux semaines après avoir soutenu, qu’il est parti. Il nous laisse la conscience éclaircie et revigorée pour continuer ce qu’il a entamé : la recherche d’autres « rapports sociaux abolissant progressivement le genre et créant de nouveaux ingrédients relationnels humains ».

Anne Verjus

Bibliographie sélective

  • 2007, De ’L’Ennemi Principal’ aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, thèse de sociologie sous la direction de Christine Delphy, Ens-Lsh, 26 octobre 2007. Commentaires sur le blog finis africae
  • 2003, adaptation française, avec M. Dufresne et Hélène Palma, de Stephanie Dallam, « Une théorie inventée utile au lobby des pères », syndrome d’aliénation parentale, sur http://sisyphe.org/article.php3?id_article=296
  • 2002, avec S. Masson « Pour un regard féministe matérialiste sur le queer : échanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste », Mouvements, n° 20, pp. 44-49.

Liens

  • Collectif de Luttes Anti-Sexiste et contre le Harcèlement dans l’Enseignement Supérieur (Clashes)
  • Action de Santé Communautaire avec les Personnes Prostituées Cabiria
UMR
2005 - 2017 Triangle - UMR 5206
| Crédits et Mentions légales | RSS 2.0 [Valid RSS]