/ SSU : Sciences sociales de l’urbain [2011-2013]

Problématique : L’Urbain saisi par les sciences sociales

L’urbain et les sciences sociales

Pour le sociologue Christian Topalov et l’historien Bernard Lepetit [1], « […] quand il s’agit de ville, on croit toujours savoir de quoi l’on parle, mais c’est rarement de la même chose ». Force est de constater aujourd’hui la forte diversité et la difficile articulation des approches de l’objet ville parmi les sciences sociales. La recherche urbaine est fragmentée et compartimentée par les disciplines. Cette segmentation des dynamiques disciplinaires a pu alors être analysée comme un éclatement de démarches autonomes [2], qui pourrait alors rendre difficile le dialogue interdisciplinaire sur l’urbain.

Pourtant, un rapide examen non exhaustif de la manière dont la ville a été saisie par les différentes sciences sociales, permet de montrer que, si chaque champ disciplinaire a peu à peu constitué une approche originale et spécifique de l’urbain, ils se sont tous enrichis à l’aide de travaux d’autres disciplines.

La géographie urbaine semble se concentrer principalement sur la dimension matérielle des processus urbains, dans une perspective proprement spatiale (formes urbaines, morphologie, recompositions socio-spatiales) [3]. Pour autant, l’intégration des réflexions de sociologues urbains tels que Lefebvre ont permis un véritable renouvellement des problématiques, en introduisant les notions telles que l’accès à la ville [4].

L’urbanisme s’est construit dans un rapport très intime avec la technique et les compétences professionnelles. Pour autant, les derniers renouvellements théoriques de l’urbanisme empruntent très largement à l’actionnisme sociologique (Bourdin, 2006), alors même que l’importation de théories et méthodes d’autres disciplines est mise au cœur de la réflexion de certains [5].

La perspective historique a privilégié dans la ville l’analyse d’une accumulation d’expériences historiques. La ville, caractérisée par sa polysémie [6] , « est la mise en contemporanéité des fragments épars, laissés par des temporalités différentes » [7]. Cette approche originale, nourrie des méthodes et des réflexions des géographes [8], se caractérise par contre par un déficit historiographique pour l’étude de la ville de la seconde moitié du XXème siècle.

Enfin, la science politique s’est quant à elle longtemps limitée à une utilisation de la ville comme simple « entrée » pour répondre à ce qui est son questionnement disciplinaire : l’étude du pouvoir et des modalités de gouvernement [9]. Si le prisme du pouvoir reste l’enjeu central de la science politique urbaine [10], l’interpénétration entre la science politique et les travaux de géographie radicale a fait émerger de nouveaux cadres théoriques comme ceux des régimes urbains et de la gouvernance urbaine [11] qui prennent plus en compte les processus économiques, sociaux, environnementaux et spatiaux.

Ce bref aperçu, forcément orienté, des approches disciplinaires du fait urbain montre à quel point les rapports à l’objet, les focales d’analyse et les théories divergent suivant les disciplines. A l’inverse, il a permis de saisir comment ces approches ont pu se nourrir et s’enrichir, à différents moments, de perspectives développées en dehors d’elles. La recherche urbaine est ainsi traversée aujourd’hui par une tension forte entre une segmentation disciplinaire marquée par l’autonomisation de champs de recherche et l’existence de points de contact interdisciplinaires particulièrement séminaux. Nous faisons alors l’hypothèse de la nécessité et de la valeur de la mise en place d’un dialogue entre les sciences sociales de l’urbain en France. S’il ne se fait pas au prix d’une dissolution des perspectives de recherche, il peut assurer tant la progression de chaque chantier disciplinaire qu’une certaine cumulativité dans la recherche urbaine.

Objectifs du laboratoire


L’ambition de ce séminaire est donc double. Il s’agit d’une part d’offrir un espace de discussion pluridisciplinaire permettant de créer des ponts entre les disciplines, sans pour autant réduire les spécificités et l’originalité de chacune. Dans une certaine mesure, ce dialogue existe déjà : les questionnements sur la métropolisation, sur la gouvernance ou l’action publique territoriale sont communs à plusieurs disciplines, la perspective socio-historique permet la collaboration de chercheurs en histoire et en science politique, la question des inégalités et des reconfigurations socio-spatiales suscitent l’intérêt aussi bien des géographes que des politistes qui mobilisent de plus en plus les travaux de recherche critiques [12] sur la ville. Toutefois, l’objectif de ce séminaire sera de systématiser le dialogue et la confrontation disciplinaire. Il doit permettre l’apprentissage et la traduction de théories entre les champs disciplinaires, à même d’assurer la progression de chaque champ disciplinaire. Le séminaire doit ainsi être le lieu dans lequel « les savants vont à l’école les uns des autres » [13], apprennent, traduisent et importent des méthodes et des prismes d’analyse. Dès lors, c’est tout particulièrement le rôle des jeunes chercheurs et des doctorants, encore à « l’école de la science », de développer ces rencontres entre disciplines et entre chercheurs.

Ainsi, le projet « Sciences sociales de l’urbain » n’a pas vocation à fondre les différentes perspectives disciplinaires dans un tronc commun d’études urbaines transdisciplinaires, sortes d’urban studies à la française. Il s’agit d’éviter justement la tendance observable dans les urban studies anglo-saxonnes, d’une domination par une seule discipline (en l’occurrence la géographie), et d’une faible capacité (paradoxale) à questionner ses méthodes, au point de marginaliser les études urbaines vis-à-vis des autres disciplines [14]. Au contraire, ce laboratoire junior doit permettre la consolidation réciproque et équitable des disciplines. Nous voulons donc nous inspirer de la capacité de ce champ de recherche à produire un dialogue interdisciplinaire sur la ville.

D’autre part, le séminaire doit permettre de confronter les apports concrets de chaque discipline à la compréhension des phénomènes urbains. L’objectif est de questionner les conditions d’une analyse et d’une compréhension de la ville qui soit plus cumulative et plus globalisante afin de rendre à cet objet sa « totalité ». Cette question de l’analyse de la ville comme « fait social total » [15] se pose aujourd’hui avec plus d’acuité en raison des évolutions récentes des villes et de leur rôle dans la régulation des grands problèmes des sociétés contemporaines.

En effet, comme l’avait montré Max Weber, la ville n’est pas simplement une structure spatiale travaillée par des dynamiques socio-économiques. Elle peut également être considérée comme une véritable échelle de régulation disposant de logiques, de caractéristiques et de modes de gouvernement propres. Cette tendance a été renforcée lors des trente dernières années. Au cours de cette période, les villes, et plus particulièrement les plus grandes d’entre elles, ont vu leur rôle et leur autonomie se renforcer sous l’effet de processus politiques (décentralisation, regroupement au sein d’agglomération, etc.), économiques (rôle centrale des économies urbaines dans la croissance postfordiste, modification des logiques d’implantation des firmes, etc.) et sociaux (renouveau démographique des grandes villes, retour en ville des classes moyennes et supérieures, etc.). Ces évolutions ont fait dire à certains auteurs que les villes pouvaient être considérées comme des échelles de régulations et de gouvernement à part entière [16].

Dans ce contexte, la nécessité de développer une lecture pluridimensionnelle et donc pluridisciplinaire de la ville apparaît renforcée. Cette question n’est bien évidemment pas nouvelle dans la recherche urbaine. De nombreux travaux l’ont soulevé et montré aussi bien l’intérêt d’une telle approche que ses limites [17]. En nous appuyant, sur ces réflexions, notre objectif ne sera pas d’essayer de produire une théorie globalisante et totalisante de la ville et de la production urbaine, mais davantage d’essayer de comprendre quelles sont les conditions de la mobilisation de savoirs et de théories hétérogènes dans l’analyse et la compréhension des phénomènes urbains. Dit autrement, il s’agira de questionner d’un point de vue épistémologique et méthodologique la manière dont les différentes sciences sociales de l’urbain peuvent se rencontrer et se nourrir mutuellement pour construire des théories de moyenne portée sur la ville.

Disons le tout net, ce projet est ambitieux : la mise en discussion et la mise en jeu de modèles et de traditions scientifiques peut conduire à des approximations, des incohérences voire à des impasses. Néanmoins, cette mise en danger propre à une « jeunesse confuse et contingente » [18] nous semble moins constituer une faiblesse que l’atout majeur d’une démarche scientifique ambitieuse.