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Fontana, Alessandro

1939-2013
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In memoriam Alessandro Fontana

Alessandro Fontana naît le 25 mars1939 dans une famille de la bourgeoisie cultivée de la Vénétie de l’avant-guerre. Ayant perdu sa mère très jeune, il est élevé d’abord par des tantes puis par son père, proviseur de lycée à Sacile, une petite ville de la campagne vénète. Après des études de lettres et philosophie à l’Université de Padoue où il soutient un mémoire de fin d’études sur la notion de mythe, il part pour la France comme assistant de langue italienne à Montpellier puis « monte » rapidement à Paris au milieu des années 1960, là où se situe pour lui l’espace intellectuel le plus fécond, et celui dans lequel il entend développer son propre travail. Il va devenir alors lecteur à la section d’italien de l’Ecole Normale supérieure de Saint-Cloud, puis maître de conférences et professeur à l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud, suivant enfin l’ENS à Lyon à partir de 2001. C’est dans le cadre de cette institution qu’il commence les cours qu’il va dispenser à des générations de normaliens et d’auditeurs, futurs enseignants d’italien du secondaire et du supérieur, tâche qui sera la sienne jusqu’à sa retraite en 2007, et qui sera poursuivie jusqu’à l’an dernier dans ses cours de professeur invité à la Faculté de droit de l’Université de Trente. Peu à peu c’est dans ce cadre que s’est construite la figure singulière d’un philosophe adepte de Foucault et de Deleuze, passionné par la généalogie de la psychanalyse, mettant ce savoir spécifique au service d’une étude approfondie de l’histoire de la littérature et de la culture italienne, avec une prédilection pour certains des « classiques » dont il entreprit à chaque fois une relecture radicale (Laurent de Médicis, Machiavel, Guicciardini, Castiglione, Verri, Beccaria, Goldoni, Alfieri, Foscolo, Manzoni…), dans des allers et retours constants entre les « grands » auteurs de sa culture d’origine et les débats philosophiques les plus actuels de sa culture d’adoption. A cet égard, le travail polymorphe qu’il conduisit sur l’histoire politique et littéraire de Venise, comme « civilisation des masques » et comme « cité retrouvée », est sans doute l’espace textuel de croisement symbolique des deux âmes de ses recherches et de ses goûts.

A Paris, il fréquente d’abord le séminaire de François Furet à la VIe section de l’Ecole pratique des hautes études (il est à ce titre l’un des co-auteurs de Livres et société dans la France du XVIIIe siècle, Paris, Mouton, 1965) et collabore avec les historiens liés à l’école des Annales, notamment avec Ruggero Romano qui, de la fin des années 1960 au début des années 1980, va le faire participer à plusieurs des initiatives collectives de la prestigieuse maison d’édition turinoise Einaudi, de la Storia d’Italia à l’Enciclopedia (les articles qu’Alessandro Fontana rédigea pour cette dernière œuvre collective furent rassemblés en 1990 sous le titre Polizia dell’anima : voci per una genealogia della psicanalisi). Au début des années 1970, la rencontre avec Michel Foucault va être un tournant dans sa vie. Il passe du séminaire de Furet à celui de Foucault et devient vite l’un des « passeurs » de la pensée foucaldienne en Italie : il participe à Pierre Rivière… et traduit La Naissance de la clinique et L’ordre du discours pour Einaudi. Il sera aussi notamment, avec Pasquale Pasquino, à l’origine d’un recueil d’articles et d’interventions de Foucault paru chez Einaudi en 1977 sous le titre Microfisica del potere, un petit ouvrage qui connut un succès de librairie impressionnant : vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, il devint un des livres de référence pour les acteurs des mouvements sociaux italiens de la fin des années 1970. Surtout, après la mort du philosophe, il fut à l’origine de la publication des cours de Michel Foucault au collège de France : en effet, c’est lui qui convainc au milieu des années 1990 les légataires et la famille du philosophe, qui avait stipulé qu’il ne voulait pas voir de textes inédits publiés posthumes, de ne pas considérer ces cours comme des inédits. A partir de 1997, il a du coup co-dirigé, avec François Ewald, la publication de l’ensemble des cours de Foucault au Collège de France, en commençant par le cours de 1976 Il faut défendre la société, qu’il prépara lui-même avec Mauro Bertani, jusqu’au tout récent Du gouvernement des vivants , sorti à l’automne dernier (Seuil-Gallimard, collection EHESS, édité par Michel Senellart).

Parallèlement à ce travail foucaldien et à partir entre autres des cours qu’il a dispensés, Alessandro Fontana a participé activement à la création à l’ENS de Saint-Cloud-Fontenay du Centre de recherches sur la pensée politique italienne (CERPPI, un des centres de recherche qui fondèrent l’UMR Triangle en 2005) au début des années 1990, un centre de recherches au sein duquel il a mené à bien et coordonné quelques traductions commentées (notamment Les discours sur la première décade de Tite Live de Machiavel – Gallimard, 2004) et des publications collectives (Venise 1297-1797. La république des Castors, ENS Editions 1997 ; Venise et la révolution française.470 dépêches des ambassadeurs vénitiens au doge 1786-1795, Bouquins Laffont, 1998 ; Histoire de la République de Venise de Pierre Daru, Bouquins Laffont, 2004).

La mort l’a frappé brutalement à Paris le dimanche 17 février 2013 à une heure du matin. Le hasard fait que justement, ces derniers mois, touchait à sa fin le travail imposant de publications des cours de Foucault, son grand œuvre, un travail qu’il suivit pas à pas, volume après volume, relisant chaque page et chaque note, non sans longues discussions avec les responsables de chacun des volumes.

L’enseignement d’Alessandro Fontana a été essentiel pour des générations de jeunes normaliens « italianisants » et ses initiatives ont eu une importance majeure dans le domaine des études foucaldiennes. Mais, au-delà, il laissera à ceux qui l’ont croisé un jour ou l’autre le souvenir d’un fin lettré et d’un subtil commentateur, prêt pour peu qu’on voulût l’écouter, à faire entrer ses jeunes, ou moins jeunes, interlocuteurs dans un monde d’hommes et de papier, entretenant, dans les alentours de la vieille Bibliothèque nationale de Paris ou de la belle place centrale de Trento, d’infinies conversations, quelque peu socratiques, à grand renfort d’idées - dont il jouait comme de leviers - et de textes, qu’il s’entendait comme personne à démonter pour leur faire dire à chaque fois un état du monde en mouvement, il y a cinq siècles comme aujourd’hui.

Jean-Louis Fournel et Xavier Tabet (Professeurs au département d’études italiennes de l’Université Paris 8, UMR Triangle)
2013

UMR
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