Les monnaies locales avec Jérôme BLANC et Marie FARE
Triptyque 9 - 7 décembre 2025
Ce triptyque est consacré aux monnaies locales. Il en existe plus de 70 en France.
Avec Jérôme BLANC, professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon et Marie FARE maîtresse de conférences en sciences économiques à l’Université Lumière Lyon 2
Comment citer :« Monnaies locales, avec Jérôme Blanc et Marie Fare », entretiens réalisés par Carole Sachot, avec la collaboration de Séverine Gedzelman, Triptyque Podcast Triangle, no 9, Ausha, 7 décembre 2025, 23 min (en ligne : https://podcast.ausha.co/triptyque-triangle/playlist/monnaies-locales-avec-jerome-blanc-et-marie-fare).
Episode 3 : Monnaies locales, ont-elles un avenir ?
Diffusé le 22 décembre 2025
Peut-on considérer les monnaies locales comme une réponse à des crises économiques ? / Jérôme
En France, elles émergent après 2008, et ce n’est pas une coïncidence : elles se construisent en réponse à une menace de crise financière, bancaire, monétaire, mais également, à l’époque, à une menace de crise énergétique liée à la raréfaction supposée du pétrole. Et les objectifs sont souvent ceux d’une résilience territoriale : il s’agit d’absorber des chocs à venir en transformant progressivement l’économie locale. Aujourd’hui la menace financière s’est un peu éloignée, mais peut resurgir à tout moment, et concernant la menace énergétique du pic pétrolier, elle s’est transformée en menace climatique qui devrait conduire à réduire préventivement le recours aux énergies fossiles. En revanche, la faible taille des monnaies locales reste bien sûr à ce jour un obstacle pour en faire des réponses efficaces à des crises. Sauf dans quelques cas – cf la monnaie Mumbuca dans la ville de Maricá qu’on a évoquée précédemment. Le Mumbuca a notamment été émis pendant le Covid sous forme d’un revenu de base protecteur des populations et de leurs activités économiques.
Les monnaies locales se positionnent généralement comme des réponses possibles à des polycrises (économique mais aussi sociale, écologique) supposant de déployer une palette de solutions nouvelles.
Les monnaies locales ont-elles un avenir ? Lequel ? / Marie
Les monnaies locales ont connu une forte croissance en France depuis 2010, année de lancement des premières d’entre elles sous leur forme actuelle. Leur nombre a atteint un plateau depuis 2019 et il y en avait 73 en circulation fin 2022. Parmi elles, un nombre croissant est mis en veille sans toutefois être fermées. En les excluant du décompte, on constate un plateau de 63-64 monnaies locales depuis 2020. On observe par ailleurs un processus de fédération d’associations autour d’une monnaie locale commune ainsi que des fusions, donnant lieu à des territoires de circulation plus étendus. Il y a donc actuellement un certain tassement et une recomposition du paysage. L’ampleur des monnaies locales a continué à s’accroître significativement au début de la décennie. En 2022, la masse monétaire à l’échelle nationale dépassait 7,3 millions d’euros et il y avait autour de 36 700 particuliers et 10 100 professionnels adhérents dans toute la France. Mais ces chiffres masquent une forte concentration autour de l’eusko, dont la masse monétaire représentait près de 50 % de la masse totale de monnaie locale en circulation. Cette grande monnaie locale n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe, mais il y a au moins un cas de monnaie locale beaucoup plus étendue au Brésil, dans la ville de Maricá (État de Rio de Janeiro), dans un contexte assez différent.
Est-ce que les monnaies locales sont reconnues au plan légal ? Et qu’en pensent ces pouvoirs publics ? / Marie
En France, elles ont été intégrées dans la Loi sur l’économie sociale et solidaire votée en 2014, qui ouvre une nouvelle catégorie juridique leur faisant une place dans le Code monétaire et financier. Le cadre juridique a aussi été modifié par une loi en 2016 qui a ouvert la possibilité que les « prestataires de services de paiement » développent des paiements numériques sans autorisation ou dérogation autorisée, avec quelques conditions.
Cette institutionnalisation est de nature à faciliter le déploiement des monnaies locales sur le terrain, mais il faut que les collectivités locales s’en emparent également en tant qu’outils de développement territorial, ce qui suppose qu’elles les appuient mais les laissent émerger en tant que dispositifs citoyens qui leur sont aussi extérieurs. Cependant, il s’agit d’une institutionnalisation partielle dans la mesure où l’intégration des monnaies locales au code monétaire et financier ne permet toujours pas leur usage direct en paiement par les collectivités locales. Ce point permet de comprendre qu’il y a encore des obstacles réglementaires à un usage plus développé des monnaies locales. Cela conduit le Mouvement Sol, qui est l’organisation de promotion des monnaies locales la plus active en France, à poursuivre un travail institutionnel pour obtenir des avancées législatives.
L’économie locale, voir nationale, connaît-elle une revitalisation du fait de l’existence de monnaies locales ? / Jérôme
Parler de revitalisation supposerait qu’il y a un manque de vitalité. C’est le cas dans certains territoires, certains étant ruraux, mais pas dans d’autres (comme à Lyon par exemple). Au Brésil, il s’agit notamment de développer des activités économiques dans des territoires fragiles et pauvres, comme dans la banlieue de Conjunto Palmeira, à Fortaleza, où la première d’entre elles a été établie en 2002.
En tout cas, pour avoir un effet significatif sur les dynamiques économiques territoriales, il faut un niveau de circulation monétaire relativement important. L’eusko, (monnaie locale du Pays basque), plus grande monnaie locale de France et d’Europe selon ce critère, dispose d’environ 4 millions d’équivalents euros en circulation et touche environ 1% de la population du Pays basque français. Au niveau de la France dans son ensemble, on atteint autour de 7-8 millions d’euros de masse monétaire au total. Les effets sont donc limités. Mais ils sont visibles à une certaine échelle. La thèse d’Oriane Lafuente-Sampietro, qui a été soutenue à Lyon en 2022 avec une cotutelle québécoise, montre ainsi que le chiffre d’affaires des entreprises participantes augmente de 8 à 16% (selon leur taille) par rapport à celles, de type équivalent, qui ne participent pas.
Oriane Lafuente-Sampietro observe également dans sa thèse un effet de mise en réseau des professionnels utilisateurs de la monnaie locale : dans le cas de l’eusko, un tiers des entreprises déclarent qu’elles ont créé de nouveaux liens avec en moyenne 3,5 nouveaux prestataires ou fournisseurs.
Imaginons qu’à l’avenir on développe beaucoup une monnaie locale, risque-telle de perdre sa raison d’exister…et de finalement basculer dans un système traditionnel ? (donc finalement une monnaie locale ne peut exister que « petitement ») / Marie
Une monnaie locale ne peut que rester locale, sans quoi elle perd effectivement sa raison d’être. Cela ne dit cependant rien sur la taille pertinente qu’elle devrait atteindre pour satisfaire ses finalités notamment d’un point de vue géographique. En effet, un des enjeux des monnaies locales consistent à réunir suffisamment d’utilisateurs (des professionnels, des consommateurs, des organisations de l’ESS, des acteurs publics, etc.) de monnaie locale pour favoriser l’accès à une diversité de biens et services au sein du réseau monétaire local. Cela suppose donc de diversifier et de densifier l’usage ce qui relève d’une forme de changement d’échelle et donc de développement tout en maintenant un ancrage local en reliant les différents acteurs de son territoire.
Aussi ce que l’on observe parfois ce sont des logiques d’interconnexion (Brésil et e-dinheiro) qui compliquent la donne. Au Brésil, les usages du e-dinheiro restent locaux même s’il est utilisable plus largement puisqu’il s’agit de la monnaie numérique commune aux monnaies locales.
En France, il existe des projets de monnaie numérique à l’échelle régionale qui serait utilisée par les monnaies locales de cette région tout en conservant les monnaies locales papier
On observe par ailleurs un processus de fédération d’associations autour d’une monnaie locale commune ainsi que des fusions, donnant lieu à des territoires de circulation plus étendus.
Quels sont les principaux défis et perspectives des monnaies locales ? / Marie
En interne, les principales difficultés portent sur les ressources humaines et financières. Les monnaies locales indiquent des difficultés à recruter et mobiliser des bénévoles, un gros manque de moyens humains voire un turnover important ainsi que des ressources financières limitées qui engendrent un manque de travail salarié apte à entretenir et développer le réseau d’utilisateurs et la circulation monétaire.
Elles ont aussi des difficultés à mailler leur territoire de circulation pour permettre une circulation de la monnaie, et des difficultés à créer un véritable réseau entre professionnels pour limiter la reconversion. Cela traduit la faiblesse de leurs interactions avec les acteurs du territoire, au-delà de l’adhésion d’entreprises, d’associations et parfois de collectivités, celles-ci ayant alors un rôle de soutien symbolique plus qu’effectif.
Face à cela, les associations de monnaies locales sont en quête d’un nouveau souffle pour renforcer le dynamisme de leur monnaie. La première perspective relevée a ainsi pour objectif de faire croître le nombre d’adhérents particuliers et/ou professionnels et/ou associatifs, ainsi que de recruter et remobiliser des bénévoles,
Elles cherchent également à développer le dynamisme de leur territoire de circulation (groupes locaux, intégration de nouveaux territoires, attention aux territoires un peu délaissés actuellement, etc.)
Pour cela, elles visent à créer ou approfondir des partenariats avec des collectivités territoriales ou avec des acteurs institutionnels ou associatifs, et de prendre part à des « actions » (sécurité alimentaire, transition écologique et sociale, ESS, etc). Citons par exemple les initiatives autour de l’articulation avec des expérimentations inspirées des propositions de sécurité sociale de l’alimentation. L’objectif de ces expérimentations consistent à verser une allocation (dans certains cas en monnaie locale) aux participants pour qu’ils achètent des produits alimentaires auprès de partenaires conventionnés, sur la base de cotisations différenciées selon les niveaux de revenus.
Ces perspectives traduisent un saisissement limité mais croissant de la part des acteurs territoriaux. Il peut refléter un défaut de perceptions de la transversalité dans l’approche du développement territorial portée par les monnaies locales (économique, sociale, culturelle, etc.). Si les monnaies locales souhaitent être reconnues comme des acteurs en capacité de fédérer et d’initier des dynamiques de développement territorial spécifique, elles ont besoin de renforcer leur ancrage territorial et les dynamiques de coopération entre acteurs afin d’en faire un réel levier de transition.
Quelques références :
- Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Les monnaies locales associatives en France : quel bilan après une dizaine d’années de développement ? », Les Carnets de la Chaire ESS, avril 2024, no 10, pp. 1‑11. URL : https://seg.univ-lyon2.fr/la-chaire-ess/les-monnaies-locales-associatives-en-france-quel-bilan-apres-une-dizaine-dannees-de-developpement
- Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, Les monnaies locales en France en 2023. Résultats de la seconde enquête nationale [Rapport], Lyon, Rouen, Triangle UMR 5206, LASTA, 2023, 70 p., URL : https://shs.hal.science/halshs-04268002.
- Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Local currencies for territorial development : lessons from a national survey in France », Regional Studies, 31 décembre 2025, vol. 59, no 1, p. 2120974, doi:10.1080/00343404.2022.2120974.
- Dissaux Tristan, « Socioéconomie de la monnaie mobile et des monnaies locales au Kenya : quelles innovations monétaires pour quel développement ? », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 3 juillet 2019, no 25, doi:10.4000/regulation.15139.
- Fois Duclerc Mathilde et Lafuente-Sampietro Oriane, « Un intermédiaire monétaire créateur de proximités territoriales : la structuration d’un réseau d’entreprises autour de la monnaie locale eusko au Pays Basque », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 2023, Février, no 1, pp. 83‑109, doi:10.3917/reru.231.0083.
- Laurence Nicolas, « Monetary Contestation as a Driving Force of Institutional Change : The Case of the Eusko, a Local Currency in France », Journal of Economic Issues, 2 juillet 2024, vol. 58, no 3, pp. 906‑921, doi:10.1080/00213624.2024.2382040.
- Lung Yannick, « La légitimation des monnaies locales par la Loi ESS », RECMA. Revue internationale de l’économie sociale, 26 septembre 2024, no 372‑373, pp. 172‑176, doi:10.3917/recma.372.0176.
- Pinos Fabienne, « Communs et bien-être : quand la monnaie locale fait lien », in Timothée Duverger, Vincent Lhuillier et Abdourahmane Ndiaye (dir.), L’ESS en transition(s), Lormont, Editions Le Bord de L’eau, Territoires de l’ESS, 2024, pp. 171‑186, consulté le 24 juin 2024, URL : https://hal.science/hal-04615558.
