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Séminaire S’approprier le monde (CMW/Triangle)

Coordination

Présentation

La manière dont les individus et les groupes s’approprient le monde, les situations qu’ils rencontrent, dans lesquelles ils vivent et auxquelles ils sont confrontés est une question centrale à la fois pour saisir comment un ordre social relativement stable est possible [1], mais aussi comment se forment et se maintiennent des « décalages » entre cet ordre, qu’il soit local ou plus général, et des groupes ou des individus. Dit autrement, ce qui interroge ce sont les conditions d’adhésion, d’acceptation, d’ajustements, d’adaptations (primaires ou secondaires [2]) ou encore de conformation, d’arrangements, d’ajustements, d’accommodements des individus et des groupes aux situations qu’ils rencontrent ou qui leur sont imposées. Les sciences sociales ont montré comment les institutions (au sens large) imposent et inculquent des normes, des rôles, des discours, des règles qui ont des effets sur les comportements des individus et des groupes en même temps qu’elles ne peuvent se maintenir et maintenir leur légitimité que par la présence d’un « parallèle de type cognitif » [3]. Plus largement, l’adhésion à, ou l’acceptation, d’une situation, d’un ordre, etc. suppose une socialisation engendrant l’incorporation ou l’intériorisation de « rôles » [4], de manières d’être, de « visions du monde », de schèmes mentaux qui sont plus ou moins consonants avec les situations rencontrées ou dans lesquelles nous vivons. Les pratiques tendent ainsi à s’ajuster aux situations toujours au moins partiellement « cadrées » par les institutions [5].

Cependant, « même un comportement conformiste ne correspond presque jamais à l’image du pantin » [6] et les dissonances sont toujours possibles, même dans les situations de domination les plus prégnantes. Que ce soit parce que les situations changent ou parce que les individus se déplacent dans le monde social ou parce qu’ils « habitent » des parties différentes du monde social, les possibilités d’interprétation, de désajustement, de contradictions sont nombreuses, et les modalités d’appropriation du monde peuvent conduire à le subvertir de manière partielle ou plus importante ou à des formes de « résistances » (pas nécessairement conscientes) à ce qui s’impose aux groupes et individus. Il s’agit donc alors d’envisager ces modes d’appropriations et d’investissements différenciés, pour certains non conformes, décalés, hétérodoxes en même temps que les désajustements ou les incompatibilités entre les situations et les individus ou les groupes.

Si ces questionnements sont largement empruntés à la sociologie des institutions, l’objet du séminaire est aussi de les déplacer vers d’autres objets d’études. Comment expliquer que des individus disent, à propos de leur lieu de résidence, « je me sens ici chez moi » ? Comment expliquer qu’ils en viennent à valoriser, seuls ou collectivement, leur appartenance à des lieux spécifiques ? Qu’est-ce qu’implique le fait de « trouver sa place » dans un collectif de travail, dans une association de loisirs ? Comment s’articulent les diverses appartenances ? Ces adhésions, plus ou moins fortes, s’accompagnent souvent de différenciations à l’égard d’autres lieux, groupes, normes, pratiques, etc., mais aussi d’accommodements (oublis, reformulations, etc.) avec ce qui est plus difficilement appropriable au sein de l’espace valorisé. Ce sont ces multiples arrangements, leur prégnance, leurs effets sur les dispositions individuelles, et leurs contributions au maintien ou à l’homogénéisation des groupes, qu’il s’agira aussi d’interroger.

L’objet du séminaire sera de traiter l’ensemble de ces questions de manière transversale aux découpages disciplinaires des sciences sociales et aux découpages en secteurs spécialisés de chaque discipline, sans privilégier aucun espace ou aucune situation. Nous pourrons ainsi (à titre d’exemple) aborder des situations « domestiques », « politiques », « historiques », « de la vie quotidienne », fortement « institutionnalisées » ou non, « locales », « nationales », internationales », etc. Nous pourrons encore traiter des consonances quasi « automatiques » entre des « dispositions » ou des « habitus » et des situations, mais aussi du travail d’ajustement ou de mise en conformité développé par les individus eux-mêmes ou par les institutions et les organisations, ou encore des actions ou du travail de « résistances » ou « subversions » aux/des situations. Ce séminaire donnera lieu à une réflexion collective sur l’articulation des enjeux théoriques, empiriques et méthodologiques de l’étude de ces situations. De ce fait, il alternera des séances de travail entre les organisateurs et des séances ouvertes au cours desquelles des invités présenteront leurs travaux. Ces séances seront préparées et animées par un organisateur et un(e) doctorant(e) du centre Max Weber ou du laboratoire Triangle.

Notes

[1« Comprendre la façon qu’ont les membres d’une société ou d’une culture d’attribuer une signification à leur environnement au fil du temps est un enjeu central pour qui entend résoudre ce problème persistant : comment l’ordre social est-il possible ? » Aaron Cicourel, Cognitive sociology Langage and Meaning in Social Interaction , Free Press, New York, 1994, p. 42.

[2Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux , Paris, Minuit, 1968.

[3« Pour qu’une convention devienne une institution sociale légitime, il faut une convention parallèle de type cognitif qui la soutienne. », Mary Douglas, Comment pensent les institutions , Recherches, Paris, éditions la Découverte/ MAUSS, 1999, p. 66.

[4Peter Berger & Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité , Meridiens Klincksieck, 1986.

[5« L’habitus comme sens pratique opère la réactivation du sens objectivé dans les institutions », Pierre Bourdieu, Le sens pratique , Paris, Minuit, 1980, p. 96.

[6Alf Lüdtke, « La domination au quotidien. “Sens de soi” et individualité des travailleurs en Allemagne avant et après 1933 », Politix , Vol. 4, n°13, 1991, p.71.

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