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/ Politique des savoirs : productions, circulations, usages

Axe 2. Circulation, transfert et traduction de savoirs

vendredi, 8 janvier 2021 [ / UMR 5206]

Le deuxième axe de réflexion du chantier transversal se structurera autour du thème de la circulation des savoirs, en s’intéressant aux connexions qui relient des mondes sociaux, des secteurs institués ou des espaces nationaux différenciés. L’hypothèse générale qui sous-tendra ces réflexions et que les processus de circulation des savoirs ne sont pas de simples « déplacements », mais engagent des dynamiques de traduction et de reconfiguration des savoirs. Ces réflexions feront donc écho à la question de la « recontextualisation des savoirs » travaillée dans l’axe précédent à partir des institutions éducatives.

Cet axe sera d’abord l’occasion de prolonger les réflexions menées au sein du laboratoire sur les circulations transnationales, en s’intéressant ici plus spécifiquement à la circulation de savoirs. Dans le prolongement des recherches menées au sein du pôle action publique, il s’agira notamment de suivre la constitution de réseaux d’experts et la diffusion de concepts appuyant des mots d’ordre réformateurs. Dans cette optique, les réformes de l’enseignement supérieur en Europe, dans le cadre du processus de Bologne puis de la stratégie de Lisbonne, constitueront l’un des objets mis en discussion au sein du chantier : il s’agira notamment de s’intéresser aux savoirs qui soutiennent et accompagnent les prescriptions formulées par des institutions telles que l’OCDE, l’UNESCO et le Conseil de l’Europe, dont les initiatives s’articulent et s’alimentent mutuellement. De même, les travaux conduits sur l’histoire du concept One Health, qui désigne l’idée d’une prise en charge sanitaire globale, unifiant santé humaine et santé animale, pourront contribuer aux réflexions collectives menées au sein du chantier : ce mot d’ordre, initié par des associations de conservation de la faune au début des années 2000, est progressivement devenu un mot-clé de recherche interdisciplinaire et quasiment un outil de politique publique.

Ces derniers exemples soulignent à quel point s’atteler à la question de la circulation des savoirs appelle à réfléchir sur leurs modalités de traduction entre différents contextes, qui peuvent contribuer à infléchir leur sens et à redéfinir leur portée. Dans cette optique, les réflexions du chantier pourront s’appuyer avec profit sur les recherches menées depuis plusieurs années autour de la Post-Western Sociology, fournissant un cadre particulièrement stimulant pour penser non seulement les circulations, mais aussi les discontinuités entre différents espaces. Si la pensée scientifique a été construite en tant qu’élément fondateur des sociétés occidentales, la prétention à l’universalité des sciences sociales « occidentales » est très largement interrogée aujourd’hui. Dans ce cadre, il est essentiel de comprendre comment l’essor de pensées non-hégémoniques et d’autonomies épistémiques favorisent des circulations, plus ou moins discrètes, de savoirs ancrés dans des espaces multiples. Cette question sera abordée à partir du cas des sociologies d’Asie et d’Europe, en analysant comment des discontinuités théoriques contribuent à former des espaces situés, mais aussi comment des continuités favorisent l’émergence d’espaces communs entre ces deux contextes de savoirs. Là encore, il s’agira donc de ne pas s’arrêter à ce qui circule, mais de s’intéresser aussi à ce qui ne circule pas.

Aux questions de circulation transnationale des savoirs s’ajouteront des réflexions sur les échanges de savoirs entre différents espaces sociaux, secteurs ou champs institutionnels. En particulier, plusieurs membres des pôles Action publique et Economies politiques partagent un intérêt pour l’étude des relations entre institutions publiques de recherche et monde économique. En effet, depuis une trentaine d’années, les pouvoirs publics ont de plus en plus encouragé les chercheurs à s’engager dans des démarches de valorisation économique de leurs travaux et dans des collaborations avec les entreprises, des voix s’élevant pour dénoncer la transformation des universités en « universités entrepreneuriales ».

Dans ce contexte, plusieurs recherches en cours proposent d’étudier précisément les mécanismes à l’œuvre dans ce qui est généralement qualifié de « transfert de connaissances » entre laboratoires et entreprises : là encore, loin de se réduire à un déplacement unilatéral, les processus observés correspondent plutôt à une forme de production conjointe de connaissances, impliquant des allers-retours complexes et des échanges croisés. Ces questions seront notamment travaillées à partir de différents cas : nanotechnologies, biotechnologies, mais aussi « recherche translationnelle » dans le secteur biomédical, visant à « transférer » plus rapidement les connaissances scientifiques vers les pratiques de soin. Enfin, la question des relations entre science et économie amènera aussi à s’intéresser aux mécanismes de non-circulation, de secret et d’appropriation exclusive de connaissances par certains acteurs, via par exemple le dépôt de brevets, notamment dans les domaines du vivant. Au cours des dernières décennies, on a ainsi assisté à l’émergence et/ou le retour de mécanismes de résistance sous la forme de gouvernances par les biens communs, ou encore de résurgence de grands prix pour éviter l’appropriation dans le cas d’innovations.